- a. La fin de la communauté de travail à Strasbourg et à Colmar.
Rappelons également que c’est l’instant où se déroule le référendum sur la Sarre, qui donne des résultats qui surprennent en Alsace : sur environ 528 000 votants, 477 109 se déclarent pour le rattachement à l’Allemagne. L’ampleur de ce score ne manque pas d’étonner en Alsace, mais la presse alsacienne dégage trois catégories de facteurs pour l’expliquer. En premier lieu, les milieux catholiques ne semblent pas avoir suivis l’Union populaire mais bel et bien les consignes de l’épiscopat allemand. De la même façon, la politique de terreur instaurée par les nazis à l’encontre des ouvriers allemands a sans doute joué. Il n’en reste pas moins que le sentiment national a dominé les débats : « Entre leur opposition au Troisième Reich et leur attachement à l’Allemagne, les Sarrois ont fait taire la première pour affirmer le second » selon F. Dreyfus[1].
Ce référendum sarrois soulève à nouveau l’idée d’un référendum alsacien, que les milieux de l’ELZ proposent dès janvier 1935. C’est Rossé qui répond à cette idée, le 18 janvier, dans un article du journal L’Aube : il y dément formellement que l’UPR ait songé pour l’Alsace à un plébiscite analogue au plébiscite sarrois, et il rappelle que pour l’UPR dans son ensemble, « la question d’Alsace-Lorraine est résolue ». Ainsi, même Rossé s’éloigne des positions de la Landespartei et des communistes autonomistes, ce qui amène les journaux « nationaux » à ironiser sur ton attitude. Ainsi, s’ils applaudissent « à ce que M. Rossé écrit », ils notent que ce que dit l’ELZ est « stupide » et que « M. Rossé a raison de le dire ; quant à l’ELZ et à la Neue Welt, elles devront se consoler en pensant qu’on n’est jamais trahi que par les siens »[2]. L’attitude de Rossé a donc également changé, et ceci est en grande partie dû à l’attitude de plus en plus extrémiste de la Landespartei.
De fait, il ne subsiste réellement de « communauté de travail » des partis du Volksfront que dans les conseils municipaux de Colmar et de Strasbourg. A Strasbourg, la collaboration est de plus en plus difficile, du fait notamment que la polémique entre Walter et l’ELZ se poursuit jusqu’en novembre 1934. Elle ne va cesser que grâce à l’intervention de Rossé, qui demande à Schall et Roos de cesser les attaques contre Walter[3]. De plus, Heil, adjoint au maire, va fonder en décembre 1934 un « parti régionaliste alsacien » et il lance une violente campagne contre les dirigeant de la Landespartei et l’ELZ, les accusant d’avoir abandonné les principes fondamentaux de la démocratie et d’être responsables de la crise de la communauté de travail alsacienne. L’abbé Gromer interprète cette action de Heil comme une nouvelle manœuvre de Walter, qu’il soupçonne d’avoir encouragé à la création du nouveau parti, dans le but de porter un coup fatal à la Landespartei.
Cela contribue à rendre la situation très complexe, car déjà plusieurs polémiques avaient vu le jour lors des séances du conseil municipal de Strasbourg. Ainsi, le 28 janvier, le socialiste Naegelen accuse le maire d’abus de pouvoir et d’abus de confiance à la suite d’une affaire complexe du crédit municipal ; la réponse du maire ne tarde pas et il oppose un démenti formel à ses accusations. L’ambiance est donc à l’affrontement.
La section UPR de Strasbourg, pour sa part, décide d’entrer en contact avec les démocrates dès décembre 1934, dans le but de sonder leurs intentions. Par la suite, elle se réunit le 3 février dans le but de préparer les municipales et vote une motion dans laquelle elle se déclare solidaire des six années d’administration de la municipalité sortante (issue donc du Volksfront). Aussi, elle affirme son programme social-chrétien et se proclame « un parti du peuple qui a des partisans dans toutes les classes de la société ». Mais plus importante est la décision de mener seule la lutte pour le premier tour : elle prévient que pour le second tour, aucune option n’est écartée, et que sa conduite dépendra de l’évolution de la situation jusqu’aux élections[4]…
Les choses vont pourtant s’accélérer. Le 12 mars 1935 l’UPR propose à tous les partis la représentation proportionnelle au second tour du scrutin sur la base des forces numériques indiquées par les résultats du premier tour. Cette proposition que les démocrates, l’APNA, les radicaux et les socialistes vont accepter, soulève l’indignation des autonomistes et des communistes ; les progressistes de Dahlet et les communistes alsaciens vont d’ailleurs proposer la formation d’une liste commune des partis de la « communauté de travail », et ce, dès le premier tour. L’ELZ et la Landespartei vont être les plus virulents : le 3 avril, le journal autonomiste accuse Michel Walter d’agir seul, sans concertation avec les autres personnalités UPR de la ville et de ne pas être suivi par son parti, qui désapprouve entièrement sa politique. De fait, il est certain que l’attitude de la section UPR de Strasbourg n’est pas approuvée par une partie de l’UPR, celle de Gromer et ses amis. Pourtant, il s’avère qu’ils ne représentent plus, à cet instant, la majorité du parti. Et l’Elsässer a beau jeu, le lendemain, de répliquer en mettant en avant que l’UPR n’a « de leçon à recevoir de personne » et surtout pas de l’ELZ, et que la politique de Walter est approuvée par le « parti en entier ».
Les communistes autonomistes essaient de trouver un terrain d’entente entre les deux partis, car ils aimeraient bien que Hueber soit réélu, mais c’est peine perdu : le 4 avril, la Neue Welt et l’ELZ publient une déclaration signée par le maire sortant Hueber, Mourer, Roos, Schall, Dahlet et Klein qui annonce la formation d’une liste commune[5]. Le lendemain, l’UPR annonce qu’elle renonce à participer à la communauté de travail[6]. C’est la rupture officielle. La situation est devenue plus claire : d’un côté les partis nationaux, dans lesquels il faut à présent compter à présent l’UPR, de l’autre le « nouveau Volksfront ». Sept listes vont se présenter au premier tour, et il n’y aura aucun élu. Mais les autonomistes semblent en difficulté, puisqu’ils regroupent moins de 40% des suffrages. Malgré ses scores importants dans les cantons ouvriers de l’Est et de l’Ouest de la ville, le Volksfront perd en effet un grand nombre de suffrages. Les partis nationaux quant à eux, sont en bonne position pour l’emporter. La peur du nazisme a visiblement détourné beaucoup d’électeurs de l’autonomisme. Pourtant, les partisans du Volksfront vont tenter entre les deux tours d’attirer à eux les voix catholiques de l’UPR, arguant qu’en votant pour la liste commune, on ferait entrer des socialistes à l’Hôtel de ville[7].
Mais rien n’y fait, et le second tour vient confirmer les enseignements du premier : A Strasbourg-Nord et Ouest, les partis nationaux l’emportent, tandis qu’au Sud et à l’Est, ce sont les autonomistes qui, bénéficiant de l’apport des voix communistes, l’emportent. Au total, il y a vingt nationaux[8] élus contre seize autonomistes[9]. La majorité sortante est donc battue. Les grands vainqueurs du scrutin sont donc les démocrates, qui, avec huit sièges, sont en position de force ; de fait, le 16 mai, malgré les tentatives désespérées des communistes alsaciens, les délégués de la section UPR décident de soutenir la candidature du démocrate Frey au poste de maire[10]. Le 18 mai, le leader du parti démocrate est donc élu maire et Walter premier adjoint. « Le retournement tactique de l’UPR est ainsi achevé »[11].
Dans le Haut-Rhin, à Colmar, le parti démocrate prend l’initiative de proposer une liste commune à l’APNA et l’UPR, qui acceptent[12] ; ils sont rejoints par les progressistes et les communistes dissidents. Mais cette liste est battue par le Front Populaire qui remporte largement les élections, avec 28 sièges sur les trente à pourvoir. A Mulhouse, la liste du Front Populaire remporte la totalité des sièges.
Ces alliances avec les partis nationaux ne manquent pas de faire réagir l’aile gauche de l’UPR. Ainsi, dans Die Heimat[13], Sturmel estime que l’UPR a fait un choix tactique très mauvais à Colmar, car, selon lui, si le parti s’était allié aux communistes et avait refusé de fait les propositions des démocrates, il aurait pu emporter les élections. Par ailleurs, il condamne la défection de l’UPR à Strasbourg, et souligne la force du camp du Volksfront, dans lequel « l’UPR a toute sa place ».
L’Elsässer va alors publier un article[14] qui accuse l’ELZ et la Landespartei de « faire la politique de l’étranger ». Joseph Kaestlé est l’auteur de cet article, mais il cherche tout d’abord à garder l’anonymat. Car non content de s’attaquer aux autonomistes, il critique le Heimatbund : « Aujourd’hui, les oiseaux sifflent sur les toits que le Heimatbund a été directement financé de Berlin ». Même s’il relativise ses propos en précisant que la plupart des signataires l’ignoraient, l’affaire ébranle l’UPR, car l’accusation touche plusieurs de ses dirigeants, comme Rossé, Gromer, Sturmel ou Keppi. Rossé va protester rapidement auprès de Muller, président de l’UPR, et accuse l’Elsässer de tromperie et de traîtrise[15]. La direction de l’Elsässer va se fendre d’un communiqué qui désapprouve l’article du 29 mai[16], tandis que l’EK va publier une déclaration des signataires du Heimatbund, dans laquelle ils rappellent que ce manifeste a été fait pour le bien des Alsaciens, et qu’il n’y a jamais eu d’argent allemand dans leur mouvement[17]. L’Elsässer tente pourtant à nouveau de démontrer qu’il y a eu des subsides de l’Allemagne, mais finalement des fermes condamnations du conseil d’administration du journal, puis du comité directeur de l’UPR, vont mettre un terme à cette querelle.
Celle-ci illustre parfaitement les luttes de tendances qui ont lieu au sein de l’UPR pour imposer une ligne directrice. Rossé, Gromer, Sturmel et Keppi désirent le maintien du Volksfront, et s’opposent de fait à Walter, Didio et au groupe UPR de Strasbourg, qui réussissent à imposer une nouvelle politique au parti. Si les premiers peuvent s’appuyer sur le groupe de presse du Haut-Rhin, dirigé d’une main de fer par Rossé, ainsi que sur les Jeunesses-UPR, les seconds, qui ont de leur côté l’Elsässer, réussissent à avoir une majorité au Comité directeur, et donc à fixer la ligne politique du parti. L’UPR fait donc le choix de s’allier aux partis nationaux et d’abandonner le Volksfront. Le retour de Didio en tant que représentant de l’Elsässer au sein du comité directeur fin juillet témoigne de cette évolution du parti.
[1] DREYFUS, op. cit. p. 224.
[2] Le Journal d’Alsace et de Lorraine, du 19 janvier 1935.
[3] 6519/47 Correspondance politique de Joseph Rossé avec Gromer. 1928-1935.
- 10 lettres de Rossé ; réponses de Gromer.
Lettre du 11 novembre 1934.
[4] Elsässer, du 4 février 1934.
[5] Die Heimat d’avril 1935, p. 103-103.
[6] Elsässer du 5 avril 1935.
[7] ELZ, du 7 mai 1932.
[8] 8 démocrates, 1 APNA, 5 UPR, 1 radical, 5 socialistes.
[9] 4 de la Landespartei, 2 progressistes, 10 communistes.
[10] ADBR AL 157.
[11] BAECHLER, op. cit..
[12] Die Heimat, avril 1935, p. 102-103.
[13] Idem, mai 1935, p. 145 sqq.
[14] Elsässer, du 29 mai 1935.
[15] Gromer, correspondance avec Rossé.
[16] Elsässer du 5 juin.
[17].E.K.