Gauche et droite s’affrontent ainsi dans la ville dès 1926 au sujet d’une résolution sur le Heimatbund, puisque les partis de gauche craignent que la ville ne prenne une réputation d’autonomisme si le conseil municipal ne condamnait pas le manifeste. Mais cette résolution fut rejetée par la majorité UPR de la ville.
A la fin de l’année 1927, l’ambiance est à nouveau à l’affrontement entre la majorité UPR du conseil municipal et l’opposition de gauche. Celle-ci qui réclame, avec les démocrates, dans une lettre du 17 décembre la convocation d’une séance exceptionnelle du conseil Municipal, pour le 23 décembre, qui aurait pour ordre du jour la question des couleurs et des félicitations à adresser au gouvernement pour son attitude ferme vis-à-vis des autonomistes.
Revenons sur cette question des couleurs : à l’origine, se trouve une remarque de Joseph Strauss, conseiller municipal de gauche à la mairie, qui, le 9 novembre, constate que les rosaces de la salle de la douane, tout juste refaites, ne sont pas tricolores. Cette simple remarque va lancer un véritable débat : c’est Louis Muller, conseiller municipal et ancien maire, qui, le premier, va le lancer : dans une lettre publiée dans le Journal de Haguenau, il déclare qu’il faut reconnaître comme couleurs de la ville les couleurs historiques bleu-blanc-rouge, qui étaient interdites sous le régime allemand et à la reprise desquelles la population de Haguenau attache un si grand prix, puisque symbolisant l’attachement des habitants à la France. La fraction UPR s’accorde pour suivre la proposition originelle de Muller, sur une commission chargée d’éclairer la question, mais celui-ci va refuser le compromis. Il va prendre pour prétexte l’intervention de Gromer sur la question, et s’étonner « Comment se fait-il que nous ayons aujourd’hui les couleurs bavaroises » avant de déclarer que pour lui « le but de la séance de ce jour n’est pas de traiter des questions et des principes héraldiques, mais de faire la lumière au point de vue de notre sentiment national », il affirme donc refuser comme couleur pour la ville le rouge et le bleu, car « sous le régime allemand, nous avons été obligés de supprimer le rouge[…] et le maire Nessel a souvent été prié, du temps allemand, d’enlever le rouge de l’écusson de la ville. Il s’en est toujours défendu et a eu gain de cause. Mais afin d’éviter des difficultés à cette époque, on a supprimé le rouge des rubans […] ce qui nous a été imposé par les Allemands ne peut vraiment pas être considéré comme une tradition alsacienne, ce serait plutôt anti-alsacien et anti-français […] aujourd’hui l’occasion se présente de [déclarer] sans détour que nous sommes ennemis des tendances autonomistes […] Cette déclaration nationale est la raison de la résolution que nous proposons. »
Mais pour le maire de Haguenau, Georges Weiss, il s’agit plutôt de fixer un fait historique de caractère purement local ; il s’agit donc de déterminer avec le plus de certitudes possibles si les couleurs de la ville sont bleu-blanc-rouge, ou bleu-blanc. Finalement, la demande de résolution nationale est rejetée par 12 voix contre 11, et une commission sera mise en place pour examiner et statuer cette question des couleurs de la ville. En attendant ses conclusions, le drapeau tricolore est adopté, ce qui prouve l’absence de toute motivation anti-nationale de la part de la majorité de droite, qui cherche l’apaisement.
Reste la motion de félicitations à adresser au gouvernement pour son attitude énergique contre les autonomistes : rappelons que le décret du 12 novembre 1927 a interdit trois journaux de tendance autonomiste en vertu d’une loi de 1895 qui permet au gouvernement d’interdire les journaux paraissant en langue étrangère. La proposition de résolution des démocrates et partis de gauche et la suivante :
« Le conseil municipal de la ville de Haguenau, réuni en séance extraordinaire, et, en mesure de juger particulièrement bien le but et l’importance des menées autonomistes, aperçoit dans ce mouvement anti-national un vrai danger pour la paix mondiale, le condamne de la façon la plus énergique et félicite le gouvernement de son attitude énergique. »
Pour le maire Weiss, « aucun membre de l’UPR n’est d’accord avec le ton et les tendances des feuilles interdites, mais il ne félicite pas le gouvernement pour ces mesures, car elles sont motivées officiellement par le fait qu’elles ont paru en langue étrangère, l’application de cette loi ne peut, en tout temps, s’étendre à notre presse allemande. Tous les journaux paraissant ici pourraient être supprimés d’un trait de plume, et 85 % de la population se retrouverait sans journal ». De plus les membres de l’UPR vont rappeler que lors de l’assemblée générale du 4 septembre 1927, ils ont voté une motion qui demande l’autonomie administrative régionale dans le cadre de la France et condamne tout mouvement séparatiste. De même la motion du comité directeur du 21 novembre 1927 « repousse le point de vue du gouvernement [en rapport avec l’interdiction des trois journaux] étant donné que l’allemand ne saurait être considéré comme langue étrangère en Alsace-Lorraine ». La situation est donc bloquée puisque les membres UPR de la ville sont liés aux déclarations de leur parti.
La majorité va donc rejeter la motion par 12 voix contre 11 ; les membres des partis de gauche vont quitter la salle. Ce qui marque le point de départ de la crise profonde qui secouera la ville.