L’Entre-deux-guerres en Alsace (8) “L’affaire de Haguenau” 1927-28
Au lendemain d’une entrevue entre le maire Weiss, le préfet Borromée et Paul Valot[1], qui ne laissait pas présager la dissolution, le 24 janvier 1928, l’acte de dissolution sera signé par le président du Conseil Raymond Poincaré et par le président de la République Gaston Doumergue ; il reste très évasif : « Les dissentiments survenus au sein du Conseil municipal de Haguenau par suite de l’attitude prise par la municipalité sont de nature à compromettre gravement la bonne marche des affaires administratives et même le maintien de l’ordre public. »[2]
Le décret prévoit une délégation de trois personnes pour assurer l’administration de la ville en attendant de nouvelles élections. Deux de ces trois personnes sont des partis de gauche, ce qui va à l’encontre des précédentes élections ou la droite était majoritaire. Ce simple fait montre bien que le gouvernement est persuadé que la gauche l’emportera lors des élections « Le bon sens l’emportera à Haguenau » dira un ministre à Walter[3].
L’UPR, par le biais de l’Unterländer, réplique tout de suite : « Nous mènerons le combat par tous les moyens et nous n’admettrons que deux limites, la pensée chrétienne et le devoir du bon citoyen français. »[4] De plus, l’UPR va accuser le gouvernement d’avoir dissous le conseil parce que Haguenau se trouvait être la seule ville important d’Alsace à ne pas être aux mains des socialistes[5]. Il s’agit donc pour la gauche de permettre à la ville d’en finir « avec le règne du clergé »[6]. L’abbé Gromer, quant à lui ira jusqu’à dire « Nous ne nous laisserons pas marcher sur les pieds ! »[7]
La campagne électorale sera violente, et mettra en avant le thème du nationalisme. L’UPR par le biais de l’Unterländer, tirera à boulets rouges sur les partis de gauche, « Sous des prétextes fallacieux et des manœuvres irréfléchies, la communauté de Haguenau a été précipitée dans le combat le plus haineux auquel aucun ville alsacienne n’a jamais été confrontée. Vous aurez à décider si dimanche prochain le sort de la ville sera remis entre les mains du parti qui vous a mis dans la situation actuelle […] c’est un parti du Kulturkampf. »
La liste UPR- Indépendants agite donc le spectre du Kulturkampf, dénonçant l’anticléricalisme et accusant les partis de gauche de n’aspirer qu’au pouvoir pour faire triompher le laïcisme. Le parti met en avant ses réalisations depuis neuf ans et s’affirme en même temps comme le seul parti qui marque avec autant de force son attachement à l’Alsace. « Vous aimez le drapeau tricolore ; mais pour vous, le drapeau alsacien, qui avant 1914 représentait l’idée française en Alsace, n’est pas un chiffon. »
L’opposition quant à elle réplique en se rassemblant et en menant la campagne contre les personnalités de Gromer et Keppi de façon très claire ; ainsi dans leurs tracts : « [s’adressant à leurs électeurs] Vous aurez à décider si notre ville doit continuer à être dominée par quelques employés municipaux salariés [...] par une clique fanatique de gens […] des employés municipaux qui contin[uent] à façonner et conduire par le bout du nez une majorité municipale ».
Pour eux donc, Gromer et Keppi sont les chefs du Heimatbund, des instructeurs, dont le seul but est de mener une politique de haine, de trahison nationale, et qui donnent à Haguenau sa réputation de capitale de l’autonomisme, ce qui est préjudiciable du point de vue économique. Pourtant, aucun des documents que nous avons pu compulser ne prouve une “main-mise” complète opérée sur le conseil municipal, il est donc certain que la gauche force le trait ici.
Mais il est tout aussi certain que le conseil municipal cherche à promouvoir l’idée d’une Alsace au statut bien plus autonome que celui qu’elle possède à ce moment précis. Ce qui est inacceptable pour la gauche, voire même une partie de l’UPR. La campagne se déroule donc sur un ton violent et négatif, ceci tenant bien sûr au fait que la situation n’est guère courante.
La dissolution a été ressentie comme un acte de répression et de fait, la campagne n’est plus seulement l’occasion pour l’UPR de battre un autre parti, mais également d’exprimer au gouvernement ses rancœurs et ses désirs.
[1] Unterländer n° 19/ 1928
[2] Décret sur la dissolution du conseil municipal de Haguenau, signé par Poincaré et Doumergue
[3] Fonds Gromer, 6519/59 Correspondance politique entre Michel Walter et Gromer. 1926-1934
[4] Unterländer n° 21 1928
[5] Unterländer n° 24 1928
[6] Unterländer n° 27 1928
[7] Fonds Gromer 6504/5 a
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