La crise du Volksfront et les débuts de la propagande nazie en Alsace

Il faut remarquer en premier lieu le développement de la propagande allemande[1] en Alsace, développement qui inquiète les milieux de l’UPR, notamment parce que cette propagande trouve parfois des oreilles attentives chez leurs alliés autonomistes.

En effet, l’Allemagne intensifie sensiblement sa propagande en Alsace. Tout au long de l’année 1932, le « Verein für das Deutschtum im Ausland », reprend ses actions et vise particulièrement l’Alsace. Dans sa revue Der Auslanddeutsche, en avril 1932, elle lance un appel aux Allemands pour qu’ils n’oublient pas l’Alsace-Lorraine. Elle critique vertement l’action de l’Etat français dans la province, et met en avant la politique française qui, selon elle,  prive le peuple alsacien-lorrain de se Muttersprache.

Ajoutons à ces éléments que lors du soixantième anniversaire de la fondation de l’Université Kaiser Wilhem de Strasbourg, une série de manifestations à la gloire de l’œuvre accomplie par le Reich ont lieu un peu partout en Allemagne. On cherche par le biais de l’Alsace à montrer la grandeur du Reich et les journaux allemands se font fort, par exemple, de démontrer que le niveau scientifique de l’Université de Strasbourg a baissé depuis qu’elle est redevenue française. Le gouvernement français tente de réagir, mais le président Herriot commet l’erreur de laisser à penser qu’il va reprendre la politique d’assimilation. De fait, lors de l’inauguration du barrage de Kembs, Herriot parle longuement des provocations allemandes, et rappelle qu’il ne tolérerait jamais qu’une atteinte puisse être portée à l’unité de la France. Par ailleurs, l’ELZ rappelle, le 10 octobre, le passage du discours selon lequel l’Alsace se trouve à l’extrême limite de la France[2]. Les journaux autonomistes réagissent vivement, mais ils sont également soutenus par la Germania et bientôt par l’ensemble de la presse allemande.

Mais cette propagande allemande a des effets contraires à ceux escomptés : ainsi, les Alsaciens autonomisants ont une attitude bien moins nette qu’auparavant et souvent se  détachent de l’influence allemande. L’attitude de Camille Dahlet[3] est remarquable : il est certes toujours très mécontent de l’administration française, mais il reconnaît, chose nouvelle, que les choses n’allaient pas mieux sous l’administration allemande. Plusieurs autres autonomistes vont ainsi marquer leur refus de réintégrer le Reich. Le télégramme envoyé au président du Conseil le 1er janvier 1933 par Michel Walter, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Gambetta, est plus étonnant, mais va dans le même sens : « Le conseil général du Bas-Rhin, en ce jour de cinquantenaire, rend hommage à Léon Gambetta, représentant du département à l’Assemblée nationale à Bordeaux en 1871, s’incline devant le souvenir de l’homme qui demeure aux yeux de l’Alsace le symbole de la fidélité loyale et sincère ».

Comment comprendre cette attitude de Walter ? Comment concilier ses charges de député d’un parti catholique, président du Conseil régional grâce notamment à son alliance avec les autonomistes (dont certains sont très germanophiles), avec cet hommage appuyé à celui dont on a surtout retenu la fameuse phrase : « le cléricalisme, voilà l’ennemi » ? A nouveau, il semble bel et bien que l’on assiste à une nouvelle orientation de Walter, qui, bien qu’il s’en défende dans un article de l’Elsässer du 14 janvier, amorce un rapprochement avec Paris. Si pendant longtemps l’Allemagne a joui d’une forte sympathie dans les milieux catholiques alsaciens, notamment parce que le Centre y était au pouvoir, et qu’il permettait à la pensée chrétienne de se développer largement, à présent cet attrait de la culture allemand tend à disparaître. Car de l’Allemagne, on ne retient que la victoire d’un anticléricalisme violent. Les liens avec les autonomistes / séparatistes vont donc dès lors se distendre, puisqu’ils conservent une d’entente avec l’Allemagne.

En effet, les dirigeants de la Landespartei sont bien moins catégoriques dans leurs critiques à l’égard de l’Allemagne, et c’est un euphémisme ! Ils vont tenter de profiter de chaque incident, (qu’il soit secondaire ou non) pour augmenter leur influence en Alsace. Ainsi, en février 1933, lorsqu’à la Faculté de médecine de Strasbourg, deux postes de chef de clinique sont attribués à deux anciens internes de Paris alors que dans les autres universités françaises ces postes sont réservés aux étudiants de la Faculté, l’ELZ déclare : « Nous protestons contre les tentatives de réduire le droit d’existence des indigènes […] Nous protestons contre les tentatives de présenter l’accroissement de l’emprise des étrangers comme quelque chose de naturel et d’inévitable ». Toute cette affaire est, bien entendu, très accessoire, mais elle permet à la Landespartei de profiter du mécontentement de la bourgeoisie moyenne alsacienne[4]. Le 19 mars, le parti tient son congrès, au cours duquel Roos tient un discours qui apparaît très vite comme un argumentaire pour défendre les idées national-socialistes[5]. Il y regrette également que l’UPR ne fasse pas preuve de plus de dynamisme pour défendre les droits de l’Alsace à sa langue et son régime scolaire. Il demande clairement à l’UPR de se déclarer plus nettement en faveur de l’autonomisme. La réponse viendra en plusieurs étapes.

Au sein de l’UPR, en effet, plusieurs tendances s’affrontent. A cause de l’ambiance générale, mais également en raison des enseignements que l’on tire de la victoire électorale de 1932,  la tendance hostile à la politique du Volksfront se renforce au sein de l’UPR. Sous la direction de Didio, les opposants vont peu à peu arriver à convaincre que l’opposition systématique telle que la pratiquent les communistes et les autonomistes conduit à une impasse. Pour autant, les meneurs du Volksfront que sont Gromer et Keppi vont tenter jusqu’aux derniers instants de conserver la ligne politique de 1928.

Lorsque Michel Walter a déclaré lors de la discussion du budget au conseil municipal de Strasbourg, qu’il n’y avait pas de Volksfront mais une « communauté de travail », les dirigeants de la Landespartei ont surtout retenu l’affirmation faite du caractère purement local et conjoncturel de celle-ci, et l’insistance de Walter sur le fait qu’il n’y a pas d’alliance ou d’accord de parti à parti. Aussi se sont-ils inquiétés des tractations pré-électorales qui ont eu lieu entre l’UPR et l’APNA. C’est donc une Landespartei fort mécontente qui a discuté avec l’UPR des possibles désistements dans les circonscriptions de Strasbourg I et Strasbourg-campagne. Walter appelle Gromer pour mener les discussions avec les dirigeants de la Landespartei. Ce dernier va demander à Schall et Roos de retirer leurs candidatures, dans le but de ne pas favoriser un candidat socialiste. Mais ils refusent catégoriquement, comme le montre la correspondance entre Heil, conseiller général et membre du parti autonomiste, et Gromer[6].

C’est donc le candidat socialiste Weill qui sera élu[7]. Cette affaire est révélatrice des tensions qui peuvent exister entre les partis autonomistes et l’UPR. Pour Gromer, il s’agit là d’un problème de personnes, et il n’est guère tendre avec Roos et Schall : il considère que ce dernier est un « cas pathologique », une personne qui se prend « pour un demi dieu », tandis qu’il reproche à Roos son manque de discernement et son incapacité à surmonter ses rancœurs et antipathies, particulièrement à l’égard de Walter. Il paraît dès lors évident qu’un changement de tactique s’imposera à plus ou moins brève échéance. Pourtant, la Landespartei décide, lors de ses assises du 29 mai 1932, de se maintenir dans le Volksfront. Et lors de la session d’automne du Conseil général du Bas-Rhin, l’UPR et le parti autonomiste trouvent un accord pour l’élection du bureau. Mais celui-ci est trouvé dans la douleur[8].


[1] Cf. Eccard (Frédéric) «  la propagande allemande », Revue des deux mondes, mars 1932, pp. 44 sqq et LEVY (Paul), Le germanisme à l’étranger, Strasbourg 1933.

[2] Cf. DREYFUS, op. cit., p. 196 sqq. Pour plus de détails.

[3] Cf. biographie en annexe.

[4] Cf. DREYFUS, op. cit., p. 201.

[5] ELZ du 20 mars 1933.

[6] Fonds Gromer, 6519/24  Echange de correspondance entre Charles Philippe Heil et Gromer. 1928-1937.

-         18 lettres, 2 impr

Lettre du 14 mai 1932.

[7] Elsässer du 8 septembre 1932 : « c’est grâce à l’attitude des autonomistes que ce fanatique le plus enragé de l’assimilation et cet ennemi de le plus haineux de l’Eglise a été élu ».

[8] 6518/7 b  Lettre de la Landespartei (Ross certainement) à Gromer : refus d’accord pour l’élection d’un président. 16.09.1932. Notes peu amènes  de Gromer sur la lettre.

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