- a. Les tractations et le premier tour
Elles ont une valeur symbolique profonde. En effet, tous les mandats qui sont soumis à un renouvellement sont ceux des conseillers généraux élus en 1928, en pleine crise autonomiste. Mais ces élections de1934, nous l’avons constaté, se déroulent dans une atmosphère bien différente et les Heimatrechtler[1] élus lors des dernières cantonales sont en grande difficulté. Car les partis groupés dans le Volksfront se sont à nouveau séparés, et la préparation de ces élections se fait dans des conditions extrêmement difficiles[2].
De prime abord, rappelons que la Landespartei de Roos et Schall et le parti progressiste Fortschrittspartei ne font plus campagne commune depuis le départ de Dahlet de l’ELZ. De plus, lors de son congrès du 25 février 1934, la Fortschrittspartei constate que « la communauté de travail » privilégiée avec la Landespartei a été décevante et qu’elle n’existe plus dans les faits[3]. Pour François Dreyfus, « La Landespartei faisait dans le Bas-Rhin quasiment figure de filiale du national-socialisme »[4]. Cependant, on ne saurait avoir un avis aussi tranché, car à l’intérieur du parti autonomiste Heil et Hauss s’opposent à Roos et Schall, auxquels, justement, ils reprochent une attitude équivoque à l’égard d’Hitler et de la doctrine nazie. Dans l’UPR, un nouveau retournement de Michel Walter renverse la tendance : le courant hostile au Volksfront devient majoritaire. L’abbé Gromer, qui s’attendait à cette « trahison » de Walter, prend alors les devants, et provoque une réunion de conciliation[5] avec les autonomistes, dont le but est de maintenir la « communauté de travail » et de répartir, comme lors des dernières élections, les candidatures. Ce sera un échec, dû en partie à l’attitude peu amène de certains dirigeants de l’UPR, mais surtout à l’attitude intransigeante de Schall, qui revendique les cantons de Brumath et de Soultz-sous-Forêts pour son parti[6]. Gromer va pourtant tout tenter pour préserver le Volksfront, et c’est ce qui le conduit à écrire un article dans Die Heimat[7] où il développe sa position. Pour lui, il n’est pas possible d’abandonner le Volksfront sans risquer de laisser de côté les particularismes de l’Alsace, car il n’y a pas, selon lui, de politique de rechange possible. Mais il reconnaît cependant que la situation politique et internationale appelle à faire des ajustements : le Volksfront doit s’assouplir, ne plus être aussi virulent que par le passé, et il n’exclut pas des alliances ponctuelles avec l’APNA, voire les démocrates, mais se refuse, évidemment, à toute négociation avec les socialistes.
Ceci dit, la Landespartei ne veut pourtant pas couper les ponts totalement avec l’UPR, et lors de son Congrès en avril 1934, elle dégage plusieurs propositions qu’elle compte faire aux participants du Volksfront, mais son but réel est de placer celui-ci sous sa direction. Elle fait principalement la proposition suivante : elle désire la constitution d’une communauté de lutte autonomiste, avec création de deux comités, l’un étant chargé de préparer les actions communes et d’aplanir les difficultés entre les partis, l’autre de la propagande par le biais de la presse. Pour elle, la meilleure solution, et la plus équitable, serait que chaque parti présente ses propres candidats au premier tour du scrutin, et qu’ensuite le candidat le mieux placé pour vaincre bénéficie du désistement des autres partis au second tour. Toutes les circonscriptions sont concernées. Pourtant, il n’en reste pas moins que cette offre émane surtout de Schall, et que, à l’intérieur même de son parti, des voix discordantes se font entendre : Heil, Hauss et Koessler y sont par exemple opposés : ils reprochent à Schall de vouloir passer par-dessus les autres dirigeants des partis pour récupérer les troupes autonomistes et les placer sous la direction exclusive de la Landerpartei[8].
Dans le but de répondre à cette proposition, le Comité directeur de l’UPR se réunit le 11 juin. Il y a à nouveau débat, même si tous s’opposent à l’idée de Schall. Walter Meck et Seltz sont partisans d’un refus net et de la définition d’une nouvelle tactique électorale. Ils désirent enfin couper les ponts avec les autonomistes, et jugent le moment opportuns. Rossé, Keppi et Schies sont simplement d’accord pour répondre par la négative. La réponse suivante a été rédigée par Walter, Rossé, Brogly et Kaestlé. A noter que l’abbé Gromer suit tout cela de très près, et lui et Keppi se sont entretenus longuement à propos de cette réunion[9].
« L’UPR est par essence un parti de Weltanschauung, dont le programme politique, social, économique et régional a pour base les principes chrétiens, et qui considère la défense des intérêts religieux de notre peuple comme la suprême tâche et le suprême devoir, comme le premier droit de la Heimat. Ce caractère fondamental du parti, qui s’exprime dans tout son programme, fait qu’il lui est difficile d’établir un programme minimum commun avec d’autres partis. L’expérience des années passées a démontré que tout engagement sur un programme commun avec d’autres partis a entravé l’action de l’UPR. Cela n’empêche cependant pas le parti de marcher avec d’autres partis, cas par cas, pour des buts bien précis, ou de collaborer avec eux en étroite communauté de travail dans certains corps constitués, comme il l’a fait avec les autres partis qui défendent les droits de la Heimat, dans les conseils municipaux de Strasbourg et de Colmar, ainsi qu’au Conseil général du Bas-Rhin. Fidèle à son programme l’UPR défendra aussi à l’avenir les revendications alsaciennes sur les droits de la Heimat, et continuera comme par le passé à saluer la collaboration avec tout parti qui veut défendre avec elle les droits et revendications de notre peuple alsacien en liaison avec la politique générale de la France »[10].
On retient de ce texte l’insistance sur la priorité à donner à la défense des intérêts religieux, ainsi que l’ouverture vers les démocrates et l’APNA dans la dernière phrase « qui est une allusion à la crise politique en France et au danger extérieur »[11].
L’UPR du Bas-Rhin décide donc de présenter des candidats partout où le sortant est UPR et dans ceux « qui par leur structure politique font partie du domaine de l’UPR ». Il est également décidé que le parti défendra les conseillers sortants de la communauté de travail dans les autres cantons[12]. Pourtant, la Landespartei est mécontente du manque de soutien de la part de l’UPR, et la situation électorale devient un réellement confuse : le cas de Seltz par exemple illustre bien notre propos: dans ce canton, Hauss déclare qu’il renonce à se présenter, vu que l’abbé Gromer avance le nom de son ami Camille Meyer, rédacteur à l’Echo de Wissembourg comme représentant de l’UPR. Mais le parti décide d’investir le candidat UPR sortant, Bisch, que Gromer finira par soutenir (il se rend ainsi à Seltz, dans le but de soutenir Bisch). Hauss revient alors sur sa décision, et décide d’être candidat, mais l’UPR maintient la candidature de Bisch, contre M. Hauss. En représailles, Schall se présente contre Walter à Bischwiller et débute alors une campagne dans l’ELZ contre Walter, qu’il accuse de ne pas respecter ses engagements, et l’UPR. Michel Walter répond avec virulence dans l’Elsässer en condamnant l’attitude plus qu’ambiguë de la Landespartei à l’égard du nazisme. Il va même plus loin quand il affirme que Schall et l’ELZ sont une « déformation de l’autonomisme » et que « le peuple alsacien ne veut rien savoir de la dictature et du fascisme, il ne veut rien savoir de l’hitlérisme » et que par conséquent la Landespartei se trompe lourdement en admirant l’Allemagne nazie[13].
Le programme de l’UPR, d’ailleurs, pour cette campagne, est assez simple : le parti met en avant son double refus : refus du communisme et de la « dictature de Moscou » et refus du fascisme d’Hitler. Pour le parti, il faut tout mettre en œuvre pour défendre la démocratie, tout en lui apportant les transformations nécessaires et un « renouveau spirituel et moral »[14]. Mais dans ces conditions, que reste-t-il du Volksfront ? Pas grand-chose en réalité. Pourtant les actions de Gromer, Zemb et Rossé amènent le parti à soutenir plusieurs autonomistes tels le communiste Hueber à Strasbourg-Sud ou encore Heil, qui a d’ailleurs été exclu de la Landespartei, à Soultz-sous-Forêts et des candidats progressistes à Saverne, Drulingen, La Petite-Pierre et Brumath.
Il y a également des accords passés avec l’APNA, qui sont souvent réalisés dans les cantons où l’on craint une victoire des socialistes ou du PCF. L’APNA, par ailleurs, agit de même et présente un candidat contre Walter à Bischwiller (le poids des socialistes dans la ville y étant faible) mais soutient le candidat UPR à Seltz contre l’autonomiste Hauss. A l’opposé, communistes et socialistes amorcent un rapprochement, difficile parfois, car les communistes alsaciens n’ont pas abandonné leurs revendications autonomistes, et, pour F. Dreyfus, l’ « on tend à revenir à la situation de 1920, avec une gauche socialo-communiste, un bloc national regroupant UPR APNA radicaux et démocrates, et enfin, totalement isolé, les autonomistes de la Landespartei [15]». Il faut toutefois nuancer ces propos, car la rupture avec la Landespartei n’est pas encore tout à fait acquise.
A l’issue du premier tour, les progressistes de Dahlet maintiennent leurs positions dans le nord du Bas-Rhin, à Drulingen et la Petit-Pierre. De la même façon, Heil, conseiller sortant autonomiste et proche de Gromer, est réélu dès le premier tour. A Seltz, par contre, Hauss est battu par le candidat UPR Bisch, grâce aux votes des nationaux. De plus, les candidats de la Landespartei sont en difficulté un peu partout, ainsi Schall arrive loin derrière Walter dans le canton de Bischwiller. Camille Dahlet lui-même est en ballottage défavorable. Ainsi dans ces cantons où les autonomistes avaient jusqu’alors réalisé de bons scores, ils sont à présent en passe de perdre leurs sièges.
Dans le sud du département par contre, la situation est plus simple, puisqu’à Molsheim le conseiller sortant APNA, soutenu par l’UPR, est réélu, tandis que l’UPR remporte les cantons de Rosheim, Benfeld et Erstein. A Strasbourg, le seul canton où il y a véritable lutte est celui où le maire communiste Hueber se présente, et malgré le soutien de l’UPR, il est en difficulté.
Dans le Haut-Rhin, où l’accent a été mis à l’UPR sur la lutte contre les socialo-communistes, l’absence de parti autonomiste rend les choses plus claires. Ainsi, dès le premier tour, douze cantons sont pourvus, et l’on note les bons résultats de l’UPR qui remporte sept sièges sur les douze cantons, l’APNA en ayant deux, les indépendants deux et les radicaux un. Le canton le plus disputé est celui de Colmar, où Rossé se voit opposer quatre candidats, un APNA, un socialiste, un communiste orthodoxe et un radical. Les adversaires de Rossé réunissent ensemble près de 5600 voix, tandis que Rossé n’en a que 4000.
Le scrutin du second tour ne présente donc d’intérêt réel pour nous que dans quatre circonscriptions du Bas-Rhin (Bischwiller, Bouxwiller, Brumath et Strasbourg-Sud) et dans le Haut-Rhin, Colmar.
- b. L’abbé Gromer réélu à Haguenau
Il convient toutefois que, arrivés à ce point de notre étude, nous nous arrêtions un instant pour analyser la situation à Haguenau, où l’abbé Gromer se présente une fois encore.
A Haguenau, la circulaire Guy La Chambre n’a provoqué que peu de réactions. L’Unterländer n’en parle que lorsque l’UPR prépare la manifestation de protestation de septembre à Strasbourg. Rien n’est organisé d’ailleurs dans la ville de Haguenau, contrairement à 1924. Cette absence de réaction est à l’image du peu de portée de cet acte administratif, puisque les conséquences à Haguenau sont peu importantes : il n’y aura que 5 élèves de plus dispensés de cours de religion[16] !
La ville semble apaisée, et les élections cantonales de 1934, pour lesquelles le candidat de l’UPR est bien entendu Gromer, se déroulent dans un climat de calme relatif. L’abbé Gromer, toujours favorable au Volksfront, doit pourtant montrer que son influence sur le canton n’est pas entamée par les attaques dont il est l’objet de la part de certains membres du comité directeur de l’UPR.
Aucune alliance entre les partis nationaux ne se conclut pour s’opposer à la candidature de Gromer, et celui-ci mène une campagne paisible, au cours de laquelle il évoque, peut être plus qu’ailleurs, les problèmes alsaciens et l’avenir de la région. Mais, chose nouvelle, il intègre beaucoup plus qu’auparavant les questions de politique intérieure, comme la crise de février 1934. Il évoque également les difficultés internationales du moment, et met en garde contre Hitler et le nazisme.
Ses adversaires sont au nombre de deux. L’un, Richert, est présenté par l’Unterländer comme un candidat des Neueste Nachrichten et il semblerait également que l’APNA le soutienne. L’autre, Hasenfratz, est conseiller municipal de la ville et se présente avec le soutien des socialistes et des radicaux. Ils s’en prennent régulièrement au rôle de Gromer dans le Volksfront, et à son attitude de conciliation avec les autonomistes[17].
Pourtant Gromer, comme en 1928, est élu dès le premier tour avec 67 % des voix (Cf. tableau suivant). Mais c’est tout de même une baisse non négligeable de 8 % par rapport à 1928 (où il avait obtenu 75% des suffrages).
| Electeurs Inscrits | Suffrages exprimés | Suffrages valables | Abbé Gromer | Richert | Hasenfratz |
| 7505 | 5544 | 5353 | 3617 | 681 | 1055 |
Faut-il voir dans cette baisse une légère sanction due à l’implication de Gromer dans le Volksfront[18] ? Rappelons rapidement les résultats de 1928 :
| Inscrits | Votes exprimés | Votes valables | Gromer | Kleinklaus (UPR-APNA) |
| 6923 | 4129 | 4030 | 3041 | 989 |
La comparaison de ces deux tableaux ne permet pas de le penser. De fait, l’abbé Gromer augmente son nombre de suffrage entre les deux élections. Mais la différence statistique s’effectue par la candidature, cette fois-ci, du socialiste Hasenfratz, qui réunit très certainement un bon nombre d’abstentionnistes de 1928. Ce dernier obtient un bon score, compte tenu qu’il se présente dans un canton bien tenu par l’UPR, et il y a fort à parier que son succès est dû au contexte politique intérieur. On constate cependant qu’il n’y a pas à proprement parler de réaction contre le Volksfront, son promoteur le plus important, Gromer, restant très aimé de la population.
De fait, à Haguenau, la vie municipale est de plus en plus agitée par les polémiques d’un journal dont l’audience ne cesse d’augmenter, les Neueste Nachrichten, journal qui se fait le porte-parole d’une opposition qui n’entend plus subir l’hégémonie de la section locale de l’UPR. Cette dernière réagit vivement en créant une section locale des jeunesses UPR, qui multiplie les actions, sous la férule de l’abbé Gromer. Les partis nationaux semblent pourtant, à cet instant, et peu avant les municipales, assez mal en point : le candidat soutenu par Désiré Brumbt, Richert, n’arrive qu’à réunir péniblement 680 voix. Quant à élire un maire socialiste, cela semble illusoire : la majorité de la population, profondément catholique, s’y refuse.
[1] Die Heimat de février 1934.
[2] Cf. BAECHLER, op. cit. p 461 et sqq.
[3] Neue Zukunft, 3 mars 1934.
[4] DREYFUS, op. cit. p. 216.
[5] 6502/5 e Carte de Camille Dahlet à Gromer : accord pour une entrevue. 1934. – 1 carte.
[6] 6502/5 a Lettres de Heil à Gromer : élections. 1934.
- 2 lettres.
Celle qui nous intéresse date du 19 avril 1934, où Heil apprend à Gromer que le conseiller sortant de Brumath, Koessler, membre de la Landespartei, a décidé de ne pas se représenter.
[7] Die Heimat, mars 1934.
[8] ELZ. Du 19 mai 1934 et E.K. du 23 mai 1934. Voir également le fonds Gromer [8] 6502/5 a Lettres de Heil à Gromer : élections. 1934. Lettre du 19 avril 1934.
[9] Cf. ADBR AL 98, p674 n° 79. Voir également BAECHLER, op. cit., qui tire les mêmes conclusions que nous.
[10] Die Heimat de juin 1934, p. 168.
[11] BAECHLER, op. cit., p. 462.
[12] Elsässer, du 10 septembre 1934.
[13] Elsässer du 2 octobre 1934.
[14] Elsässer du 29 septembre 1934.
[15] DREYFUS, op. cit., p. 217.
[16] Die Heimat, janvier 1934.
[17] Unterländer n° 232/ 1934.
[18] MUTSCHELE, op. cit., p. 98.
