Les élections législatives de 1932 en Alsace: entre confrontation et confusion

  1. Les résultats des élections

La campagne de l’UPR se fait essentiellement sur le thème de la défense des intérêts du peuple alsacien face à la crise économique et de la défense de la paix[1]. L’APNA, quant à elle, a beau jeu d’insister sur le danger du mouvement hitlérien et, rappelant les tensions qui ont lieu à l’Université par exemple, met en avant la nécessité de clarifier la situation politique en Alsace, en condamnant l’autonomisme et les alliances passées par l’UPR avec autonomistes et communistes[2].  Il convient à présent de revenir sur les résultats du 1er mai.

Ils sont donnés par le tableau suivant[3] :

Circonscription Votants Dém. APNA UPR Radic. SFIO PCF. Auton. PCal
Bas-Rhin
Erstein 16124 3663 7660 2067 1382 1352
Haguenau 16570 3246 7711 2253 2057 811
Molsheim 15351 1770 10861 (élu) 1390 1330
Saverne 21569 7500 679 991 8117 (Progr.) 554
Sélestat 14756 7564 (élu) 545 918 5109 620
Strasbourg I 18877 4296 1307 820 5876 1035 2784 2759
Strasbourg II 12525 1729 3942 710 5522
Strasbourg-Campagne 23110 8033 2652 2790 3540 5379
Wissembourg 11732 2919 4397 2091 224 1712
Haut-Rhin
Altkirch 12772 3970 7579 (élu) 1221
Colmar 21029 2518 8894 3069 3632 1850 750
Guebwiller 17249 3786 5417 4628 745
Mulhouse 23444 7037 4754 442 8159 2937
Mulhouse-campagne 21049 2487 9582 6045 2290
Ribeauvillé 15537 4680 2892 2501 2483 172
Thann 17255 1611 8622 (élu) 2932 1317

Soit les pourcentages suivants : (en % par rapport aux exprimés)

Bas-Rhin

1928              1932              Différence

Haut-Rhin

1928            1932             Différence

Démocrates 16.1 13.4 - 2.7 13.5 10.0 -3.5
APNA 11.8 +11.8 10.2 +10.2
UPR 25.0 21.6 -3.4 40.4 39.4 -1
Radicaux 3.9 1.7 -2.2 3.7 2.9 -0.8
SFIO 18.9 14.9 -4 18.9 24.1 +5.2
PCF 20.1 8.2 -11.9 13.3 7..8 -5.5
PCAL 8.3 +8.3 0.6 +0.6
Autonomistes 7.5 10.1 +2.6 7.5 -7.5
Progressistes 4.0 5.5 +1.5
Divers 4.5 4.4 +0.1 3.3 4.8 +1.5

Ainsi, au premier tour, il n’y a que quatre élus : Meck à Molsheim, Oberkirch qui bat facilement l’autonomiste Hauss à Sélestat, et dans le Haut-Rhin, les deux UPR autonomisants, Stürmel (Altkirch) et Brom à Thann. L’UPR maintient ses positions, malgré la scission de 1928, puisque le parti obtient 21.6% des suffrages exprimés dans le Bas-Rhin, et 39.4% dans le Haut-Rhin, soit une baisse très faible par rapport à 1928. Ce premier tour est toutefois un échec pour l’APNA, qui ne dépasse pas les 12 % dans le Bas-Rhin. On ne peut manquer de remarquer, toutefois, que la part des voix nationales (APNA, Démocrates, radicaux, SFIO) progresse dans les deux départements, plus sensiblement dans le Haut-Rhin (+ 11.1%). La gauche connaît ceci dit un recul sévère, tandis que les autonomistes maintiennent bien leurs positions.

La préparation du second tour s’engage sur ces éléments et des représentants de l’UPR, de l’APNA et des démocrates se rencontrent le 4 mai à Strasbourg, pour définir une politique commune dans le Bas-Rhin, dans le but de s’opposer au Cartel. Plusieurs décisions seront prises : à Strasbourg I, le candidat UPR est retiré au profit des démocrates, alors que l’autonomiste Schall est maintenu pour le second tour. De la même manière, on soutiendra Wolff contre Dahlet à Saverne et l’UPR soutiendra également Frey qui se présente contre Roos. On ne peut manquer de constater que les liens avec le Volksfront se relâche quelque peu. Cependant, à Saverne, malgré l’accord, l’UPR soutient Dahlet jusqu’à la veille du scrutin et ne transmet le mot d’ordre de voter pour le démocrate Wolff qu’au tout dernier moment ; à Haguenau, aussi, l’APNA maintient sa candidature contre Walter, nous y reviendrons. La situation reste donc relativement confuse. Dans le Haut-Rhin, enfin, on voit apparaître une candidature nouvelle à Ribeauvillé, fruit de l’alliance entre l’UPR et l’APNA, qui désirent contrecarrer la candidature de l’industriel Burrus.

Le second tour délivre les résultats suivants :

Circonscription Votants Dém. APNA UPR Radic. SFIO PCF. Auton. PCAL /Divers
Bas-Rhin
Erstein 12256 101 9249 575 1847 484
Haguenau 14040 1102 8959 299 3401 227
Saverne 20695 8815 307 11516 (progr.) 554
Strasbourg I 20589 6189 8382 1177 4839
Strasbourg II 13643 6192 494 6575
Strasbourg-Campagne 24425 11730 3958 6708 + divers 2029
Wissembourg 12386 116 6843 4243 99 1061
Haut-Rhin
Colmar 22093 11156 8869 1626
Guebwiller 14188 7505 6372 288
Mulhouse 24521 12367 10436 1717
Mulhouse-campagne 21464 11807 8131 1384
Ribeauvillé 11716 4032 Burrus, élu 7593.

Ce qui nous donne la répartition en sièges suivante :

Bas-Rhin

1928              1932              Différence

Haut-Rhin

1928            1932             Différence

Démocrates 1 1 = 0 1 +1
APNA 2 1 -1 1 0 -1
UPR 3 4 +1 5 5 =
SFIO 1 1 = 1 0 -1
PCAL 1 1 =
Progressistes 1 1 =
Indépendant 0 1 +1

En définitive sont élus dans le Bas-Rhin trois UPR, à Erstein (Seltz), Haguenau (Walter) et Wissembourg (Elsaesser qui bat l’APNA Weydmann), un socialiste à Strasbourg I (Georges Weill), un démocrate à Strasbourg campagne (Frey), un progressiste autonomisant à Saverne (Dahlet) et un communiste autonomiste à Strasbourg II (Mourer). Dans le Haut-Rhin, l’UPR conserve ses cinq sièges, alors que le candidat APNA Grumbach est défait à Mulhouse par le candidat démocrate Wallach. Le grand vainqueur de ces élections est l’UPR, qui confirme sa prédominance dans les deux départements : elle conserve ses cinq sièges dans le Haut-Rhin, et en gagne un dans le Bas-Rhin. L’APNA, dont la volonté était de promouvoir une politique catholique-nationale et de faire contrepoids à l’UPR, n’est pas arrivée à ses fins. Avec moins de 12 % des voix dans le Bas-Rhin, elle ne fait reculer l’UPR que de 3,4% des suffrages. Elle n’arrive pas à s’imposer contre les « poids lourds » de l’UPR ; au final, seul Oberkirch est élu. L’APNA peine à ainsi percer dans de nombreuses circonscriptions, l’exemple le plus intéressant pour notre étude étant celui de Haguenau.

Justement, dans le fief de l’aile autonomisante de l’UPR, ville de Gromer et Keppi, où se présente Walter, comment ces élections se sont elles déroulées ?


[1] E.K. du 29 avril 1932.

[2] E.B. du 30 avril 1932.

[3] Voir DREYFUS, op. cit., p. 181.

Volksfront (12) les préparatifs aux élections législatives

Les élections législatives

Malgré ces succès, l’abbé Gromer écrira le 4 janvier à Mgr Fahrner : « l’atmosphère est lourde et sombre. M. Walter et moi-même avons de plus en plus de mal à convaincre » du bien-fondé de la politique du Volksfront[1]. De fait, peu après les élections cantonales, plusieurs voix se font à nouveau entendre pour demander un rapprochement, voire une réunification de l’UPR et de l’APNA. De plus, rappelons que l’agitation autonomiste se développe à l’Université lors de la rentrée universitaire, par le biais de la Jungmannschaft, qui dans un tract déclare qu’ « il faut que l’allemand qui est notre langue […] reste notre langue»[2].

A la mi-novembre, Monseigneur Ruch lance un appel pressant à l’Union des catholiques[3]. De plus, dans les « Zeitfragen », Didio estime en novembre que des relations « supportables entre les deux partis doivent être instaurées ». L’obstacle majeur à ce rapprochement est bien entendu le Volksfront. C’est pour cette raison que certains vont être tenté de minimiser les accords passés avec les autonomistes, en insistant sur leur caractère local, et sur la volonté, toujours locale, de faire barrage à l’élection « d’anticléricaux ». De la même manière, Médart Brogly insiste sur le fait que s’il y a eu alliance, c’est qu’autonomistes et communistes ont été les seuls à accepter la constitution d’une liste à la proportionnelle, proposition pourtant faite à tous les partis[4].

D’autre part, lors du Congrès départemental des démocrates, l’UPR est à plusieurs reprises pris à parti en raison de ses liens avec certains milieux autonomistes. Le parti catholique réplique par le biais de l’Elsässer, le 15 décembre, en déclarant « qu’il n’y a pas de Volksfront, mais seulement une communauté de travail à la mairie de Strasbourg et au conseil général pour discuter de questions purement économiques ». Les partis autonomistes se sentent bien évidemment floués et critiquent vertement cette position en mettant ironiquement en avant que « la différenciation entre Volksfront et communauté de travail est quelque peu théorique »[5]. Il y a donc, c’est un fait nouveau, une certaine modération de la part de l’UPR, qui cherche à minimiser le rôle du Volksfront et ses liens avec la Landespartei et la Fortschrittspartei.  .

L’année 1932 s’ouvre néanmoins avec l’amnistie accordée aux Alsaciens accusés d’autonomisme. Cette amnistie, justifiée par l’acquittement des accusés de Colmar par la cour d’assises de Besançon, avait été réclamée en maintes occasions depuis 1927 par les milieux autonomistes et par l’UPR[6]. Une telle décision aurait pu apaiser les esprits et était sans doute faite en ce sens. Mais pour beaucoup, dont l’abbé Gromer, elle venait bien tard et de plus, l’Elsässer Kurier a tôt fait de souligner le caractère limitatif de l’amnistie, notamment à propos des fonctionnaires dont la réintégration dans l’administration n’était pas de plein droit. De même le journal insiste sur le fait que les fonctionnaires signataires du Heimatbund ne sont pas encore réintégrés[7]. Les milieux autonomistes restent donc bien réticents à tout tentative d’apaisement.

Cette réticence des autonomistes et d’une certaine partie de l’UPR ne facilite pas les discussions avec l’APNA qui refusent de reconsidérer ses positions tant que son adversaire n’aura pas abandonné le Volksfront. Le gérant de l’APNA du Bas-Rhin, Schmidt-le-Roi, déclare au congrès du 10 janvier 1932 « qu’il ne peut être question d’une collaboration entre l’APNA et l’UPR aussi longtemps que l’UPR n’abandonnera pas sa communauté de travail avec les communistes et les autonomistes et ne se placera pas, sans aucune équivoque, sur le terrain national »[8]. Ce congrès adopte également une résolution adressée à tous les prêtres d’Alsace, dans laquelle il rejette la responsabilité de la scission et déclare que le meilleur moyen pour assurer la paix entre les catholiques est que les curés laissent à leurs paroissiens toute liberté de choix entre les deux partis et qu’ils les laissent lire la presse de leur choix (Le Bote étant toujours fortement critiqué par nombre de curés). Les partisans du Volksfront répliquent rapidement. Michel Walter, qui rappelons-le se présente aux législatives et ne veut pas réitérer son erreur de 1929, se fait le porte-parole de l’aile gauche de l’UPR en affirmant au Conseil municipal de Strasbourg qu’il restera le partisan de la « communauté de travail », aussi longtemps que « les circonstances et la défense de la Heimat l’exigeront »[9], mais il s’attache toutefois à nuancer ses propos et déclare que pour lui il n’y a pas d’alliance entre partis, mais juste une « communauté de travail » de caractère purement local au Conseil municipal de Strasbourg et au Conseil Général du Bas-Rhin.

L’abbé Gromer, quant à lui, répètera que « le Volksfront est la seule solution pour préserver les droits de la Heimat » lors d’une réunion de janvier 1932 à la Halle aux houblons de Haguenau. Haegy fait, lui, valoir dans Die Heimat les avantages du Volksfront à Colmar et Strasbourg (il parle avant tout de certaines subventions accordées à des œuvres chrétiennes) et il estime que « sa destruction compromettrait au plus haut degré les intérêts du peuple alsacien et provoquerait l’exultation de la loge franc-maçonne »[10]. Finalement, dans un communiqué du 11 janvier 1932, le Comité directeur de l’UPR note que « la communauté de travail entre les représentants de l’UPR et représentants des autres partis, au Conseil municipal de Strasbourg et au Conseil général du Bas-Rhin, ne signifie pas qu’il y a alliance entre partis, ne restreint en rien notre liberté d’action, et n’a nullement porté atteinte aux principes fondamentaux du parti »[11]. Et même si cette résolution a donné lieu à de vifs échanges au sein du comité directeur, Meck et Brogly y étant par exemple hostiles, elle montre bien qu’il n’est pas question, pour l’instant, de modifier la ligne politique du parti. L’E.K. ira plus loin le lendemain en écrivant que le Volksfront « est indispensable pour lutter contre l’ennemi commun, c’est-à-dire les partis du Cartel des gauches » et qu’il a permis « de pratiquer une politique de tolérance religieuse et de progrès social, favorable aux intérêts de la population alsacienne ». .

Dès lors, puisqu’ aucun des deux partis ne veut de réunification, on cherche tout de même à trouver un terrain d’entente avec l’APNA et négociations vont s’engager par le biais du Comte d’Andlau, sénateur UPR et proche de l’APNA. Ces négociations ont pour but de répartir les candidatures entre l’UPR, l’APNA et les démocrates, afin de faire échec aux candidats du Cartel. Elles échouent dans le Haut-Rhin pour des questions de personnes, la section APNA du département étant par ailleurs notoirement hostile à tout rapprochement avec l’UPR, qui est rappelons-le dirigé par Rossé, très autonomisant, et préfère favoriser l’option d’alliance avec les autres partis nationaux (socialistes, radicaux et démocrates)[12]. Dans le Bas-Rhin, un accord est de prime abord trouvé, avant que l’Assemblée générale de l’APNA du Bas-Rhin ne le rejette, le 21 mars, entraînant ainsi le parti dans une petite crise[13].

Par cette décision, l’APNA marque son désir de ne pas renier ses principes fondamentaux[14]. De plus, on constate que les deux partis ne s’opposent pas que sur le problème national. Car l’UPR veut favoriser une politique chrétienne mais aussi sociale. Une alliance avec les radicaux ou les socialistes n’est pas possible car, sur le plan religieux, tout les sépare. Mais une alliance avec l’APNA et les démocrates est tout aussi difficile pour des raisons sociales et économiques. Par ailleurs, il y a également des questions de personnes : l’APNA souhaite le départ de Rossé, Gromer et Walter de la vie politique alsacienne, les jugeant trop lié à la politique du Volksfront, trop autonomisant. A parti du 21 mars 1932, les choses sont donc claires : UPR et APNA feront campagne séparément.

Lors de la réunion des Comités départementaux, l’UPR du Bas-Rhin va réélire Michel Walter à sa tête, montrant ainsi son approbation envers la politique du Volksfront. Il y eu quelques passes d’armes, notamment à propos de Strasbourg, où Walter et Gromer ont plaidé pour le soutien aux candidats du Volksfront et ce dès le premier tour, alors que Didio proposait le soutien au démocrate Frey à Strasbourg-campagne. Mais priorité est donnée à la lutte contre les socialistes et les radicaux. La résolution adoptée donne le ton, en déclarant qu’il faut chercher à battre « les anticléricaux, les réactionnaires dans le domaine social et les chauvins ». Elle souligne également que « le parti ne se compromet en rien s’il fait une partie du chemin avec des partis qui, même si c’est sous une forme différente et avec des priorités différentes, poursuivent les mêmes buts et sont partisans de la tolérance religieuse, du progrès social, de l’entente entre les peuples et de la défense énergique des droits et revendications du peuple alsacien »[15]. Pour l’Elsässer, la responsabilité de l’échec des négociations revient entièrement à l’APNA[16]. Le comité départemental du Haut-Rhin, quant à lui, prend la décision de ne présenter de candidats que dans les circonscriptions ou elle détient un mandat.


[1] 6504/5c

[2] DREYFUS, op. cit., p. 174.

[3] Die Heimat, décembre 1931, p. 356.

[4] E.B. du 2 décembre 1931.

[5] Neue Welt, 16 décembre 1931.

[6] De même lors de nombreuses sessions du Conseil général, ainsi celle d’octobre 1929 par exemple, qui émet le vœu de voir le gouvernement retirer les sanctions. L’abbé Gromer en est le rapporteur. cf annexes.

[7] E.K. du 31 décembre 1931.

[8] E.B. du 11 janvier 1932, p.1.

[9] Die Heimat de janvier 1932, p.2-3.

[10] Idem.

[11] Idem, p. 8-12.

[12] BAECHLER, op. cit., p. 453.

[13] E.B. du 22 mars 1932. Dans une résolution, « les délégués constatent avec regret : 1. que ces signatures ont été données sans consultation préalable des organes compétents du Parti ; 2. que les conditions exigées pour une conciliation avec l’UPR établies lors de l’assemblée des délégués au Baeckehiesel à Strasbourg ne sont pas réalisées ». A la suite de cette décision, Schmidt –le-Roi démissionne de la gérance et Oberkirch de la présidence de l’APNA : ils étaient à l’origine de l’accord.

[14] Voir le programme de l’APNA.

[15] Elsässer du 18 mars 1932.

[16] Elsässer du 29 mars 1932.

Le Volksfront (11) Décléricaliser l’Alsace?

Période du Volksfront

A partir de 1931, la situation économique commence à se dégrader sérieusement en Alsace ; l’industrie textile, dont la crise s’amorçait déjà en 1929, connaît de grandes difficultés. Selon M. Koch, la crise en Alsace s’explique « par la dispersion des petites entreprise et le manque de modernisme de leur exploitation[1] ». A Haguenau, par exemple, la crise se manifeste notamment dans les secteurs du bois et du houblon. De plus, la situation bancaire s’aggrave et on ne peut que constater que la production industrielle de la région a fortement diminué. L’économie alsacienne, grande exportatrice, est par ailleurs très sensible à l’évolution internationale, et l’Alsace se retrouve dès lors parmi les régions les plus durement touchées par la crise.

1) Les élections de 1931-1932

C’est dans ce contexte que vont se dérouler les élections cantonales, en octobre 1931. Elles devancent de peu les élections législatives, et font figure de test. Elles sont précédées par une nouvelle tentative de rapprochement entre l’UPR et l’APNA, due aux différents succès de l’APNA, dont le dernier en date est la victoire aux élections cantonales complémentaire de Wissembourg du Dr Schalck[2], qui battait le candidat UPR Braun dès le premier tour. De plus, plusieurs polémiques voient le jour : l’une part d’une réflexion nouvelle sur la nature de l’autonomisme ; l’autre sur la notion de cléricalisme.

Tractations et élections cantonales.

Le problème de l’autonomisme va une fois de plus se poser dans ce que l’on a appelé l’Affaire d’Ingwiller. En effet, en janvier 1931, la direction des cultes, comme le Concordat lui en donne le droit, refuse le transfert dans la petite ville d’Ingwiller du pasteur Charles-Edouard Berron[3], car les milieux nationaux le trouvent trop autonomiste. C’est l’occasion pour la presse nationale de se féliciter du fait qu’enfin le gouvernement montre plus de fermeté à l’égard des prêtres et des curés : « s’il continuait dans la voie dans laquelle il vient de s’engager [...] c’est-à-dire s’il était décidé à faire preuve de fermeté et à ne plus tolérer que le clergé s’écarte des devoirs du Concordat, la situation en Alsace pourrait bien s’améliorer[4] ». De fait, un certain nombre de pasteurs alsaciens avaient signé le Heimatbund, comme G. Ruch, Ernest Decker, A. Hirtzel… Mais la Dépêche de Strasbourg du 14 janvier va plus loin en déclarant que « d’autres pasteurs, précisément dans cette partie de l’Alsace où réside le pasteur Berron [...] n’admettent pas qu’on leur parle français, mais refusent même de parler l’alsacien et obligent leurs ouailles à converser avec eux en Allemand ». Elle confond cependant attitude antifrançaise et poids des traditions allemandes et luthériennes dans la vie du protestantisme, ce dernier restant très replié sur lui-même surtout en Alsace du Nord.

Les réactions des milieux autonomistes sont bien entendu virulentes, l’E.K. estimant que cette décision « fait partie du Kulturkampf dans lequel se trouve prise la population croyante d’Alsace et de Lorraine [...] Les intérêt religieux de notre pays sont menacés par la puissance secrète des loges »[5]. Haegy, déclarera quant à lui que « demander un patriotisme actif de tous les Alsaciens, ce serait leur demander quelque chose de mensonger, car l’histoire déchirée de leur pays a détruit un tel sentiment : l’Alsacien n’éprouve des sentiments véritablement forts que pour sa Heimat »[6].

Au mois de février, pourtant, dans le nouveau gouvernement Laval, une mesure est prise sur les conseils de Frey, devenu sous-secrétaire d’Etat au commerce, qui donne satisfaction à une grande partie des Alsaciens : autorisation était faite d’utiliser l’allemand dans les actes judiciaires. C’est à cette occasion que l’on peut à nouveau constater le fossé qui se creuse entre les autonomistes modérés, et les extrémistes / séparatistes. En effet, les premiers se réjouissent de cette action du gouvernement, regrettant seulement qu’elle arrive si tardivement, et le 16 février 1931, l’E.K. reconnaît qu’un pas important a été réalisé pour clore le problème des difficultés linguistiques. Pourtant, le journal de Jungmannschaft, organe des jeunes autonomistes extrémistes, déclare que « le français nous est aussi étranger que l’italien ou l’espagnol. Certains disent : le français doit nous être imposé parce que c’est la langue de l’Etat. Mais nous répétons que nous ne voulons appartenir qu’à un Etat alsacien-lorrain. Nous n’avons pas besoin d’apprendre une autre langue à côté de la langue allemande »[7]. Cette position tranchée conduit les autonomistes modérés à réagir. Camille Dahlet répondra le 12 juin dans une interview donnée à la Deutsche Allegemeine Zeitung : « Les Alsaciens ont trouvé dans l’Etat vers lequel les poussait une sympathie traditionnelle, la plus centralisatrice des constitutions et en même temps le plus étroit et le plus intolérant de tous les concepts de la patrie, qui ne se contente pas de la loyauté civique mais qui exige des alsaciens l’abandon de leur Volkstum et leur assimilation linguistique et culturelle… ». Mais il s’agit là de la seule critique qu’il porte contre la France, car pour lui, le seul but de l’autonomisme est de maintenir l’Alsace dans le cadre français, tout en lui faisant reconnaître, en raison de sa situation linguistique, un statut à part.

C’est dans cette atmosphère que vont s’engager de nouvelles négociations entre l’UPR et l’APNA, pour lesquelles Didio s’engage à accepter le rôle de médiateur sous couvert d’avoir des réponses claires à deux interrogations : « 1. L’APNA jouit-elle de la faveur gouvernementale pour renforcer la cause catholique en Alsace ? 2. Gardera-t-elle ses bailleurs de fonds si elle va avec nous ? » [8]. Une réunion publique est organisée à Bischeim début mars 1931[9], qui réunit Oberkirch et Struss pour l’APNA, Walter et Didio pour l’UPR. Si l’on s’accorde sur la priorité à donner aux questions religieuses, le bât blesse sur les questions relatives au Volksfront. En effet, Michel Walter déclare : « Nous sommes un parti national et nous voulons le rester. Nous nous plaçons sur le terrain de l’Alsace française [...] [Mais] nous sommes avec la même énergie un parti régionaliste [...] Pour nous l’amour de la Heimat vient en premier lieu et nous conduit à l’amour de la patrie »[10]. Il justifie ainsi la politique du Volksfront, et contente l’Abbé Gromer, peu satisfait de l’influence grandissante de Didio dans le parti[11]. En face, Oberkirch est hostile à l’autonomie régionale et préconise un régionalisme économique et administratif[12]. Cette discussion sur le rapprochement est un échec, tout comme les autres tentatives qui suivront, car une nouvelle polémique éclate : celle sur le « cléricalisme ».

En effet, lors d’une conférence à Roubaix, le 4 décembre 1930, le Comte de Leusse affirme qu’ « il faut décléricaliser l’Alsace ». La presse UPRniste s’empresse de reprendre ces propos, qu’elle juge scandaleux. Il s’agissait là en fait pour de Leusse de  critiquer le rôle du clergé en Alsace, et de l’amener à ne plus faire de politique active. L’Elsässer Bote, par exemple, va stigmatiser les prêtres qui « exploitent la religion au profit d’une politique purement terrestre », et qui « au nom de l’autorité divine imposent des conceptions purement humaines »[13]. Car il s’agit bien pour l’APNA de dénoncer le soutien du clergé catholique à l’UPR. Mgr Ruch se mêle bientôt de la polémique en déclarant que « tout catholique peut lire le Bote sans commettre aucune faute » et il critique l’Elsässer et l’Elsässer Kurier qui l’ont souvent attaqué[14]. Dans le Bulletin ecclésiastique du 1er mai 1931, il publie une « lettre de l’évêque de Strasbourg à plusieurs de ses diocésains », qui affirme que « l’autorité de l’Eglise ne doit pas être mise au service d’un parti, de la politique proprement dite ou d’une cause profane ». Alors que Didio reproche par la suite à l’évêque ses critiques injustes à l’égard de l’UPR, l’évêque lui adresse un blâme pour « oubli de la vérité et du respect dû  à la hiérarchie catholique ».

On le constate, l’ambiance est tendue, et cette polémique a le mérité de souligner qu’une large partie du clergé est resté favorable à l’UPR, et que c’est certainement grâce à cette fidélité que le recrutement de l’APNA est resté aussi limité. Pourtant dès cet instant on ne peut que constater que plusieurs tendances sont à l’action au sein de l’UPR, qui permettent au parti de jouer sur plusieurs tableaux à la fois : le chanoine Didio, malgré cette polémique avec l’évêque, se range dans le camp « national », tandis que Walter est régionalistes. Haegy et Rossé forment la dernière tendance, très proche de l’autonomisme. L’abbé Gromer reste toujours très proche de cette dernière frange du parti catholique, et collabore beaucoup avec Rossé.

La préparation des élections cantonales se déroule dans cette ambiance : dix-sept conseillers généraux sont soumis au renouvellement dans le Bas-Rhin, dont six APNA et deux UPR. Lors de la réunion du comité départemental du 20 septembre 1931[15], on cherche à déterminer une tactique, et l’absence du chanoine Didio renforce les positions de Gromer et Walter. Une déclaration, adoptée par l’UPR, montre que le parti décide de lutter contre tous les mouvements qui prônent l’anticléricalisme et le nationalisme : « En tant que parti chrétien, l’UPR est violemment hostile à tout parti dont les représentants placent l’anticléricalisme ou le nationalisme chauvin au-dessus de tout »[16]. Et, reprenant les vœux de Gromer, à savoir placer à la tête de toute institution des gens favorables à la politique de l’UPR et du Volksfront[17], la proclamation continue en affirmant « qu’il faut abattre la majorité du conseil général et la remplacer par des hommes courageux et pleins de conscience » car l’actuelle majorité du Conseil Général est responsable de l’échec des revendications régionalistes, linguistiques, et des demandes d’amnisties à l’égard des autonomistes formulées par l’UPR. Or l’essentiel de cette majorité est catholique tendance APNA…

L’UPR va alors présenter des candidats partout où cela lui est possible, et pour les cantons où elle est absente, elle invite à nouveau ses électeurs à voter « contre les candidats des partis anticléricaux ou chauvins »[18] et passe plusieurs accords avec les autonomistes ; on note par exemple l’absence de candidat UPR à Strasbourg-Est, dans le but de favoriser l’élection de l’autonomiste Roos. L’UPR reste donc toujours fidèle au Volksfront, par contre, dans tous les cantons où figure un candidat APNA sortant, l’UPR se présente, et inversement… L’appel électoral publié dans l’Elsässer du 10 octobre est sans ambiguïté : le journal présente l’élection comme une lutte décisive entre les deux partis : « le jour des comptes est arrivé. Donnez à ces traîtres au parti la leçon qu’ils méritent ».

Quels sont les résultats de ces élections ? Dans le Bas-Rhin, dès le premier tour, quatre candidats de l’APNA sont élus, mais le parti perd deux sièges, ceux d’Obernai et de Woerth. Dans ce dernier canton, c’est le maire de Haguenau Weiss, aidé par Gromer, qui l’emporte sur Weydmann, pourtant président de l’APNA depuis 1930 ! Les autres candidats du parti sont mis en ballottage, ou perdent de nombreuses voix par rapport au scrutin précédent. En définitive, sur les dix-sept sièges, neuf seulement sont acquis[19]. Au second tour, l’UPR Reibel se désiste en faveur du communiste alsacien Schreckler à Strasbourg-Ouest[20], qui remporte les élections ; Ross est également élu grâce à l’appui des communistes dissidents.                       Au total, dans le Bas-Rhin, les nationaux, souvent divisés, subissent une large défaite, puisque le camp autonomiste gagne quatre sièges, deux UPR, un communiste et un autonomiste, au détriment de l’APNA et des socialistes (moins deux sièges chacun). Dès lors, au Conseil général du Bas-Rhin, la majorité change de camp. L’Elsässer fête au lendemain de l’élection « la victoire de la Volkspolitik sur la politique des préfets »[21].

Dans le Haut-Rhin, les affrontement entre les deux partis sont beaucoup moins virulents. L’APNA ne présente pas de candidats contre les conseillers UPR sortants, et l’UPR fait de même dans deux cantons. Les positions des deux partis ne sont pas modifiées, l’UPR gardant onze mandats, l’APNA huit.

L’UPR renforce au final ses positions, mais la victoire n’est pas complète. Michel Walter est certes élu à la présidence du conseil général du Bas-Rhin, mais avec seulement une voix de majorité, et grâce au soutien des autonomistes et des communistes alsaciens. De plus, la commission départementale, présidée par Gromer, ne comporte aucun membre de la minorité : les partis « nationaux » ont en effet refusé le partage proportionnel qui leur était proposé[22]. Ces élections permettent de bien saisir les limites des forces de l’APNA, et de constater le poids du clergé dans les campagnes alsaciennes : le clergé a fait le choix de l’UPR, « qui lui sembl[e] un garant plus efficace des libertés religieuses et linguistiques »[23] et a été suivi très largement par la population rurale.


[1] KOCH (M.) « La crise économique en Alsace et Lorraine », dans Als. Fse du 20 septembre 1931.

[2] 6504/8 oo  Notes de Gromer sur le compte d’Ernest Schalck, cons. gal de Wissembourg. 1931.

[3] Né en 1898, se réfugiera en Allemagne à la fin de la guerre. Voir BOPP, op. cit, p. 54. Et KESSLER, Régime concordataire et droit public en Alsace-Lorraine, 1954. Voir également les archives de la paroisse d’Ingwiller.

[4] France de l’Est, du 12 janvier 1931.

[5] E.K. du 23 janvier 1931.

[6] Alsace Française, du 1er mars 1931.

[7] Jungmannschaft, 21 février 1931. le journal a des liens poussés avec le Parti national-socialiste.

[8] E.K. du 13 février 1931. M. Baechler développe ces questions.

[9] Elsässer du 3 mars 1931

[10] ELZ, 3 mars 1931.

[11] 6519/59  Correspondance politique entre Michel Walter et Gromer. 1926-1934 lettre de mars 1931.

[12] BAECHLER, op. cit., p. 448.

[13] E.B. du 24 février 193.

[14] E.B. du 28 avril 1931.

[15] Messager d’Alsace, 22 septembre 1931. M. Baechler donne une autre date, celle du 13 septembre, in B. op. cit., p. 450.

[16] Elsässer, du 21 septembre 1931.

[17] Cf. « Notre politique est claire : la préservation des droits inaliénable de notre peuple, son droit de régler lui-même sa manière de vivre. Nous nous devons d’avoir des représentants politiques qui vont garantir le respect sans réserve de cette volonté du peuple de conserver nos particularités ! »

[18] Elsässer, du 14 septembre 1931.

[19] Cf. tableaux en annexe.

[20] Deux candidats nationaux se présentent contre lui Koessler (S.F.I.O.) et Federlin, démocrate ; les démocrates refusant de retirer leur candidat au second tour.

[21] Elsässer du 26 octobre 1931.

[22] Die Heimat, novembre 1931, p. 524-525.

[23] DREYFUS, op. cit., p. 174.

Le Volksfront (10)

c) Une première tentative de rapprochement avec l’APNA.

C’est dans ce contexte que va se produire la première tentative de rapprochement avec l’APNA. De fait, les catholiques alsaciens sont, nous l’avons dit troublés : entre un évêque proche du nouveau parti, et des curés qui interdisent les journaux proches de celui-ci, la situation est, reconnaissons-le, confuse. Cependant, les négociations achoppent sur plusieurs points. En premier lieu, citons le poids des alliés politiques : en effet sans l’UPR, les autonomistes se retrouvent dans l’impasse n’ayant pas assez d’influence politique pour peser seuls dans les débats, et sans l’APNA, les démocrates sont voués à l’impuissance. Aussi, le curé Schaeffer propose dans le Volksfreund, hebdomadaire catholique, une solution de conciliation qui repose sur plusieurs conditions : ne plus discuter de la question de responsabilité quant à la scission, écarter les questions de personnes, éviter toute équivoque vis-à-vis de l’autonomisme et refuser toute alliance à gauche[1].

L’UPR va reprendre cette proposition mais y rajoutera certains éléments : « Notre parti a vivement regratté que la collaboration efficace des catholiques en un seul parti politique ait été détruite [...] Les catholiques de notre parti formulent tous le vœu pressant que l’on rende du moins possible, en dehors des partis politiques, une collaboration organisée pour la défense des intérêts religieux.

Notre parti [...] défendra en première ligne les intérêts religieux et de plus tous les autres droits politiques de notre population sur la base de son ancien programme. Son organisation et sa méthode d’action politique ont fait leurs preuves et n’ont pas à être abandonnées ni modifiées[2] ».

Il apparaît très clairement que l’UPR estime qu’elle n’a rien à modifier à son action antérieure, et qu’elle attend des gens de l’APNA qu’ils reconnaissent leur erreur et réintègre ses rangs sans tarder. Le Volksfreund réagira rapidement, estimant que la direction de l’UPR ne se contente que « de vœux pieux [3]». Il semblerait qu’en fait aucun des dirigeants deux partis ne songe réellement à une fusion : l’APNA, après ses dernières victoires, se sent le vent en poupe, tandis que l’UPR pense être dans son bon droit. Il semblerait que l’UPR ne se rende pas compte de sa grande part de responsabilité dans la scission, puisque, comme le remarque M. Oscar de Férenzy : « certains de ses dirigeants se sont laissé emporter à un moment donné par la vague autonomiste, se rendant solidaires d’un mouvement qui, recourant parfois aux méthodes et moyens les plus blâmables, poursuivait une utopie, et par là ils ont profondément heurté le sentiment national de ceux qui ont le cœur français[4] ».

C’est dans ce contexte que des élections municipales complémentaires ont lieu à Strasbourg et Colmar. Quatre sièges à Strasbourg et deux à Colmar étaient à pourvoir. A Strasbourg, l’UPR ne présente pas de candidats, préférant soutenir discrètement le candidat autonomiste[5]. L’APNA, les radicaux, les socialistes, les démocrates étaient également en lice. Les candidats du camp national arrivent nettement en tête au premier tour, mais faute d’accord un seul candidat de leur tendance sera élu[6], contre trois autonomistes. Les électeurs de l’UPR ont donc voté en grande partie pour les candidats autonomistes, tandis que le front commun décidé par le camp national, n’a pas tenu notamment à Strasbourg Ouest. A Colmar, le candidat autonomiste présenté est Rossé, une fois de plus candidat de l’UPR, qui se lance dans la campagne en compagnie d’un communiste, Oscar Dider. L’APNA aura beau jeu de critiquer à nouveau la collusion UPR/communistes, mais elle va se retirer au second tour, permettant à un socialiste et à un radical de se faire élire. On constate bien, sur ces deux cas particuliers, les difficultés que posent un rapprochement, et combien les liens entre l’UPR et les autonomistes, subsistent. Mais l’APNA se sent à nouveau en position de force, puisque Rossé est à présent mis à l’écart de la vie municipale de Colmar.


[1] Volksfreund du 2 mars 1930.

[2] Elsässer, 22 février 1930.

[3] Volksfreund du 9 mars 1930.

[4] FERENZY (O. de), La vérité à propos de l’Alsace, Paris, 1930,

[5] Nouveau Journal de Strasbourg, 2 octobre 1930.

[6] DREYFUS, op ; cit., voir tableau p. 164.

Le Volksfront (9) Echecs et oppositions au Heimatfront

b) Les Zeitfragen de Didio

A cet instant, l’on assiste pourtant à plusieurs débats au sein même de la mouvance autonomiste. En effet l’on craint que certains n’abandonnent l’idée première de l’autonomisme, à savoir la défense des particularismes alsaciens, pour entraîner l’Alsace dans l’autonomie administrative. De fait le groupe autonomiste de Dahlet ne manque pas de critiquer certaines tendances germanophiles : « les Heil, Wurtz et Roos n’ont aucun désir de servir l’Alsace ou de conserver aux Alsaciens le bilinguisme dans le cadre de la République, de travailler en faveur de la réorganisation administrative ou d’aider à l’échange culturel avec nos voisins. Si vraiment ils voulaient cela, ils n’auraient pas besoin des conseils des docteurs Ernst, Gilg et Hanhardt [1] ».

De même, les critiques de l’Evêque, les élections de mai 1929, ainsi que les échecs de Rouffach et Ribeauvillé renforcent, à l’intérieur de l’UPR, un courant hostile à la politique du Volksfront et favorable à un rapprochement avec l’APNA, dans le but de mener une politique plus réaliste sur la question alsacienne. De fait, certains signes montrent que les interventions de l’évêque ne sont pas restées sans effet et que la politique du Volksfront ne fait pas l’unanimité dans les milieux catholiques. Citons pour exemple, les difficultés importantes que connaît l’Elsässer depuis la création de l’Elsässer Bote, puisque son tirage diminue de près de 6000 exemplaires à 16 000 (contre 18 000 pour son concurrent). De même, le chanoine Didio, peu favorable au Volksfront, voit son influence grandir au sein de l’UPR. Une nouvelle orientation du journal l’Elsässer, après le décès de Mgr Muller-Simonis, va permettre au chanoine de rédiger un nouveau supplément mensuel, intitulé « Zeitfragen » (Questions actuelles), qui parait après janvier 1930. Didio entend par ce biais aborder toutes les questions politiques, sociales et culturelles, afin « de poser en termes nouveaux et non polémiques les problèmes alsaciens »[2]. Dans le premier numéro, il relance la discussion sur le régionalisme en proposant la réunion d’Etats généraux du régionalisme, où l’on aurait pour tâche de mettre au point des propositions concrètes d’organisation régionale. Ce faisant, il espère faire sortir les Alsaciens d’une opposition « stérile et sans issue ».

Le 16 février 1930, lors de l’Assemblée générale de l’UPR,  Didio est chargé du principal exposé sur la politique alsacienne.

Il fait voter une résolution qui rappelle l’attachement des délégués de l’UPR au programme régionaliste du parti, programme « parfaitement compatible avec l’intérêt national », et met en avant la priorité des intérêts religieux dans la détermination de la tactique du parti : » nous voulons qu’aujourd’hui comme par le passé, les intérêts religieux aient la priorité qui leur revient de droit. C’est pourquoi nous considérons de notre devoir de combattre en premier lieu les partis qui placent en tête de leurs revendications politiques l’introduction de la laïcité et l’anticléricalisme [...] La défaite des majorités anticléricales et antireligieuses des mairies de Strasbourg et de Colmar n’a certes pas porté préjudice à nos intérêts religieux[3] ».

Il y a ici une différence profonde par rapport au programme du Volksfront : comme nous l’avons fait remarquer, Gromer et les partisans du Volksfront tentent de trouver avec les autonomistes et les communistes alsaciens un terrain d’entente qui permette de défendre le particularisme culturel, institutionnel et économique tout en laissant de côté ce qui serait susceptible de diviser les trois tendances, en particulier les questions religieuses. Ce rassemblement ayant pour but d’obtenir un statut régional qui garantisse ce particularisme. Or, la priorité de Didio est de redonner la primauté aux intérêts religieux, et toute alliance de l’UPR doit être subordonnée à ce principe. Et dès lors, s’il s’avère que le Volksfront ne se révèle pas être la meilleure façon de défendre les intérêts religieux, il faudrait changer de tactique.

L’aile gauche du parti est furieuse, Gromer parlant de « trahison », admonestant Walter pour son manque de volonté politique[4]

Mais le chanoine provoquera une agitation bien plus grande lorsqu’il publie, dans les « Zeitfragen » de juin 1930, un article intitulé « Aus dem Turm heraus[5] », dans lequel il invite les Alsaciens à sortir de leur « tour d’ivoire » culturelle, dans laquelle ils sont restés trop longtemps, se coupant des grands courants culturels. En effet, dit-il « il n’existe pas de culture alsacienne, mais un particularisme alsacien dans la culture [...] Ce particularisme vient surtout du fait que l’Alsace a d’abord été un pays allemand puis une province française, même un département français, puis un demi-siècle de Reich, et de nouveau partie intégrante de l’Etat français, sans avoir trouvé une organisation politique qui corresponde entièrement à sa culture[6] ». S’il nie l’existence d’une culture alsacienne, ne reconnaissant qu’un particularisme alsacien, il reconnaît un problème culturel en Alsace, dû selon lui au fossé grandissant entre les élites gagnées par la culture française, et le peuple qui ne comprend que l’allemand. Il ajoute à cela le problème des générations, la nouvelle génération étant de culture française, tandis que l’ancienne gardait sa culture allemande. Pour lui, l’Alsacien a l’avantage de pouvoir apprécier sans préjugés les deux cultures, et c’est ce privilège qu’il faut développer, dans le but de devenir un médiateur entre les deux peuples. En niant la réalité d’une culture alsacienne, il remet en cause un des éléments fondamentaux du Volksfront. Les réactions de la presse nationale sont enthousiastes ; ainsi le journal Le Temps[7] pour qui « les articles de l’Elsässer font s’effondrer entièrement les bases intellectuelles que l’on voulait donner à l’autonomisme. Il ne reste qu’un particularisme, peu différent en somme de celui des autres régions françaises » et qui retient « le conseil donné à la jeunesse alsacienne de sortir de la « tour d’Ivoire » que l’autonomisme prétendait dresser dans nos départements recouvrés et de se mêler davantage à la vie intellectuelle de la grande patrie ». Il conclut en affirmant que «M. le chanoine Didio[...] porte un coup qui devrait être décisif[aux autonomistes] en proclamant que rien ne justifiait leur action, que cette dernière n’avait pas la moindre base intellectuelle et que les agitateurs mentaient, en définitive, à leurs compatriotes ».

Didio répond dans un entretien à l’Elsässer[8] que la presse de l’intérieur avait mal compris ses intentions, et faisait toujours l’erreur de confondre autonomisme et séparatisme. Il souligne par ailleurs les difficultés pour l’Alsace d’obtenir la reconnaissance de son particularisme culturel.

Les autonomistes, dont Gromer et l’abbé Zemb protesteront fortement.

Zemb reprochera notamment à Didio de donner l’impression que les Heimatrechtler pratiquent une politique de clocher[9]. Le fait que Didio apparaisse de plus en plus nettement en faveur d’une évolution dans le sens d’une intégration progressive à la culture française, sans toutefois fermer les portes à la culture allemande ne satisfait guère les milieux autonomisants. En avril 1931, Didio ira encore plus loin puisque pour lui, dans le domaine politique comme dans le domaine culturel il doit y avoir assimilation progressive. Le seul domaine qui ne peut connaître d’assimilation est le domaine religieux, la défense des institutions religieuses étant justement la priorité qu’il assigne à l’UPR. Les partisans du Volksfront, qui refusent l’assimilation politique et culturelle et laissent provisoirement les questions religieuses de côté, réagissent à nouveau par l’abbé Zemb[10], qui rappelle que « La concentration sur la Heimat n’est pas seulement un héritage de l’époque allemande, mais une réaction contre la politique erronée de l’Etat français [...].Cette réaction a pris une grande importance, parce qu’elle a alors réveillé le souvenir de l’époque particulariste d’avant guerre ». Il estime, tout comme Gromer le faisait, que cette réaction ne peut cesser que si l’Etat donne « une nouvelle orientation à sa politique » Léger[11] estime également, dans l’Unterländer du 27 juin, qu’il n’existe pas de politique de rechange, et que le maintien du Volksfront est une priorité : « Notre souci sera et restera toujours de ne pas nous laisser détourner de l’essentiel, ou même de mettre en danger le plus urgent, par de telles discussions. Il s’agit de lutter pour nos droits religieux, culturels et linguistiques. Ce qui ne peut se faire efficacement avec et avec des résultats concrets dans la situation actuelle, que si nous accueillons en amis et compagnons de lutte pour l’Alsace, tous ceux qui se trouvent sur le même chemin, pour le même but ».


[1] République, 16 février 1930

[2] BAECHLER, op. cit., p.443 et sqq.

[3] Elsässer du 17/ 02/1930.

[4] 6519/59  Correspondance politique entre Michel Walter et Gromer. 1926-1934 Lettre du 27 février 1930

[5] Il reprend ici le titre d’un article de Julius Bachem dans les Historisch-Politische Blätter de mars 1906, qui appelait le Zentrum à sortir de sa « tour d’Ivoire confessionnelle » pour s’ouvrir à d’autres milieux politiques.

[6] Elsässer, 6 juin 1930

[7] Le Temps du 17 juin 1930

[8] Entretien du 18 juin 1930

[9] « Zeitfragen » de juillet 1930.

[10] « Zeitfragen » de juin 1931

[11] Pseudonyme de Ritter selon M. Baechler.

Le Volksfront (8) Echecs et oppositions au Heimatfront

Les oppositions au Heimatfront

La politique du Volksfront a suscité dès le départ un nombre important d’oppositions, notamment dans l’UPR : une large fraction du parti est en effet favorable à une politique plus modérée et à un rapprochement avec l’APNA et les démocrates. De nombreux conflits vont éclater jusqu’au élections de 1931 et 1932, et l’attitude de l’évêque de Strasbourg, ainsi que plusieurs échecs électoraux, vont mettre le Volksfront à rude épreuve.

a)    Les premiers échecs

Le problème autonomiste se pose en premier lieu en août 1929, car on reproche à M. Rossé d’être allé représenter les catholiques alsaciens au Katholikentag de Fribourg-en-Brisgau. Au cours de ce Congrès, Rossé tient un discours très provocateur : « L’Histoire a de novueau placé l’Alsace dans la fédération étatique française, et nous remplissons loyalement nos devoirs en tant que citoyens français, en premier lieu parce que nous sommes catholiques et obéissons à la parole du Seigneur : rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César [1]». Pour le Journal d’Alsace-Lorraine les « autonomistes ont cherché une fois de plus à Fribourg, le concours d’une sorte d’internationale noire qui doit les aider à renforcer l’influence cléricale en Alsace et à réaliser leur rêve [...] la création d’une sorte d’Etat tampon clérical entre Vosges et Rhin ».  Cette participation de Rossé à ce Congrès souleva des objections jusque dans l’UPR.

De même, l’élection sénatoriale d’octobre 1929, qui a lieu à la suite du décès du sénateur Heimer le 3 août 1929, est le premier échec grave de l’UPR depuis la scission. Il est question dans un premier temps de la candidature de Médart Brogly, mais c’est l’abbé Haegy qui est désigné lors de la réunion du Comité départemental de l’UPR du 8 septembre. Peu après, le Comité électoral de l’UPR amorce sa campagne électorale en faisant parvenir à tous les curés du Haut-Rhin une circulaire qui explique la signification d’une telle candidature[2] : « L’abbé Haegy joue depuis de longues années un rôle de premier plan dans la vie publique de notre Heimat. Son élection aura une signification considérable pour nos intérêts catholiques et alsaciens, bien au-delà de notre pays. [...] Nous vous prions, Monsieur le curé, d’user de vos bonnes relations avec M. le maire et les conseillers municipaux de votre localité afin que, dans sa séance du dimanche 15 septembre, votre conseil municipal ne désigne que des délégués sénatoriaux dont on peut attendre avec certitude qu’ils voteront le 20 octobre prochain, pour notre candidat, M. l’abbé Haegy[3] ».

En réponse à la candidature de Haegy, l’APNA décide de présenter le député Pfleger, soutenu par l’Elsässer Bote et La France de l’Est. L’abbé Haegy n’est pas le candidat de l’évêque, bien que celui-ci n’ait pas usé de son droit de veto.La campagne fut très vive et la presse y joua un grand rôle, mais c’est l’APNA qui se fera la plus virulente par le biais de  l’Elsässer Bote. Cette campagne est d’une importance morale très grande, car s’opposent, un an après la scission, les catholiques autonomistes aux catholiques nationaux. Sur le plan de la politique religieuse, les deux adversaires ont exactement la même position. Pfleger souligne par ailleurs qu’il défendra aussi bien  que GHaegy les droits et libertés religieuses, et ceci « non pas avec les communistes, contre l’autorité de l’évêque, comme [Haegy] le fait, mais avec l’évêque les autorités spirituelles et les autres français. » l’E.K du 11 octobre montre bien quelle est son attitude en prenant pour devise Immer gut Elsässisch.

Le 20 octobre, pourtant, il faut trois tours pour que Pfleger, pourtant en seconde position lors des précédents tours du scrutin, soit élu, grâce au report des voix socialistes sur son nom.Ce qui permet à l’UPR, de dénoncer la collusion entre l’APNA et les anticléricaux[4].

Ces élections montre une évolution nouvelle dans la vie politique de l’Alsace : en effet, l’APNA semble peu à peu équilibrer l’influence de l’UPR. Cette défaite est un coup dur pour l’UPR, mais n’est pas significative de l’état de l’opinion alsacienne, puisqu’il s’agit d’un vote de notables. Une plus grande importance est apportée aux élections de Ribeauvillé et Rouffach, que l’UPR va perdre également assez largement cette fois.

Il semble dès lors que l’autonomisme est en perte de vitesse en cette fin de 1929. Les élections de Ribeauvillé le démontrent bien puisque l’on note un recul des tendances autonomistes car l’UPR ne groupe, lors de cette élection, qu’un cinquième des électeurs inscrits… Mais plus encore, la politique du Volksfront, et la « division politique des catholiques[5] » ont attiré sur l’UPR le mécontentement de l’évêché, et il convient à présent de détailler l’attitude de Mgr Ruch.

L’évêque a condamné très tôt la politique de « front unique » et l’alliance avec les communistes. Il regrette beaucoup la scission et il songe un moment à interdire à tous les prêtres des son diocèse des activités de presse. C’est pourquoi en décembre 1928, il invite l’abbé Schies à se démettre de la direction de l’Elsässer[6] et il envisage la même mesure pour l’abbé Haegy ; son souci principal étant de ne pas rajouter à la scission politique une scission à l’intérieur de son clergé. Les milieux ecclésiastiques favorables à une politique plus active de défense des Heimatrechte réagissent par la voix de l’abbé Zemb, curé de Lichtenberg,  inspiré par Gromer[7]. Il fait circuler une lettre invitant le clergé à manifester son soutien aux curés autonomistes (dont Haegy).

De fait, Mgr Ruch est très nettement favorable à l’APNA et condamne à plusieurs reprises très fortement l’UPR et les différentes alliances que le parti a pu faire avec les communistes. Son soutien est marqué également par ses prises de positions en faveur des journaux « nationaux » de l’APNA, tel que l’Elsässer Bote ou le Messager d’Alsace, puisqu’en novembre 1930, l’évêque précise dans le Bulletin ecclésiastique qu »un catholique peut, sans commettre aucun péché, lire, porter, recommander, propager l’Elsässer Bote ou le Messager d’Alsace » et il ira même plus loin puisqu’il déclarera qu’ « un catholique peut, sans commettre aucun péché, être membre du parti catholique appelé APNA[8] ». Il s’agit ici de répondre aux attaques dont les deux journaux font l’objet de la part de nombreux curés qui en interdisent la lecture à leurs paroissiens, mais qui formulent également de violentes critiques contre l’APNA (du fait des différentes alliances conclues avec les socialistes). A contrario, l’évêque adressera une lettre confidentielle aux membres du conseil d’administration de l’Elsässer, par laquelle il « inflige un blâme au journal quotidien pour les fautes graves qu’il ne cesse de commettre contre la vérité, la justice, la charité. Ce n’est plus une feuille catholique ni chrétienne, ce n’est pas même une feuille d’honnêtes gens, mais un pamphlet de professionnels du mensonge et de la haine[9] ». Le secrétaire de l’évêque M. Douvier, prévient également que la  sanction sera rendue publique si l’Elsässer ne change pas d’attitude. L’Abbé Gromer annotera ce document, et écrira plus tard aux administrateurs du journal qu’il en est, plusieurs jours après, toujours « vert de rage ».

Il n’est pas étonnant de fait de voir que l’attitude de Mgr Ruch est fortement critiquée par une large partie de son clergé, puisqu’elle rompt avec la tradition de non-intervention dans les questions politiques. Des plaintes sont relayées jusqu’à Rome : en janvier 1929 alors que Walter et E. Muller se trouvent dans la ville pontificale, ainsi qu’en décembre puisque Schies et le chanoine Riehl remettent à des membres de la Curie un mémorandum qui critique les positions prises par l’évêque contre l’UPR[10]. Ils y déclarent qu’ils sont persuadés que protester d’un patriotisme ardent comme le préconise l’Evêque ne suffira pas à préserve l’Alsace de l’introduction des lois laïques : « nous sommes convaincus que la tactique que l’Evêque voudrait nous imposer nous mènerait à la défaite [...]. Nous sommes convaincus que notre peuple ne choisira que des représentants qui lui donnent pleinement satisfaction au point de vue de ses intérêts politiques. Si donc nous abandonnions à d’autres la défense de ces intérêts politiques, le peuple s’adresserait à d’autres, et c’en serait fait d’une majorité qui donnerait la première place aux intérêts religieux [...]. La défense politique et la défense religieuse sont si intimement liées, qu’on ne fera pas triompher l’une sans l’autre[11] [...]. Il est à craindre que dès maintenant les membres du clergé, les catholiques les plus fervents, ne voulant pas entrer en conflit ouvert avec la tactique politique de l’Evêque, ne se retirent complètement de la direction du parti. C’est dire que cette direction reviendrait à ceux qui seraient les moins disposés à se laisser conduire avant tout par le souci de l’intérêt religieux ».


[1] DREYFUS, op. cit. p. 154.

[2] DREYFUS, op. cit., p. 155

[3] STRUSS, op. cit., Anhang, p.44 ; le texte est en allemand, mais il est traduit dans Als.fse, 6 octobre 1929.

[4] E.K. du 21.10.1929.

[5] BAECHLER, op. cit., p. 439.

[6] 6519/50  Correspondance entre Julien Schies et Gromer. Le 15 décembre 1928, Schies fait allusion à une lettre de l’évêque qui lui interdit de poursuivre ses activités.

[7] 6519/62  Correspondance de l’abbé Joseph Zemb à Gromer. 1929-1935. En janvier, Gromer lui donne quelques conseils sur ce qu’il faut mettre en avant pour contrer l’évêque.

[8] BES du 15/11/1930.

[9] 6521/7  Blâme infligé par Mgr Ruch à l’Alsacien. 8.11.1930. Copie. Annoté rageusement par Gromer en plusieurs endroits.

[10] Cf. BAECHLER, op. cit., p. 441. « Le clergé, la population catholique d’Alsace, sont complètement désorientés par cette attitude contradictoire d’un chef ecclésiastique qui prétend ne point faire incursion dans un domaine qui lui est, de son propre avis, singulièrement étranger. Au point de vue religieux l’autorité épiscopale se trouve fortement ébranlée, la foi de nos plus fervents catholique est désemparée. Nous allons à une catastrophe. »

[11] L’abbé Gromer ne disait-il pas la même chose, presque mots pour mots, dans l’Opinion ?

L’autonomisme, explication d’un phénomène récurrent

L’autonomisme est un terme que l’on emploie fréquemment, et sous lequel on a mis un peu de tout. En fait, on retrouve trois tendances distinctes, notamment en Alsace durant l’entre-deux guerres.

Le régionalisme tout d’abord, tel qu’il est revendiqué par les “catholiques nationaux”, correspond à une volonté de décentralisation avec un Conseil Régional élu ayant compétence dans des domaines très restreints tels les cultes, l’instruction, le commerce, l’industrie… Cette tendance réunis une grande partie des alsaciens durant notre période, et on a fait justice à cette position depuis…

Le Fédéralisme, pour sa part, répond à une demande d’une plus forte autonomie politique dans le cadre de la République (prérogatives législatives), ce qui équivaut à se retrouver dans une situation proche de celle du Reichsland ; c’est dans ce courant que l’abbé Gromer s’inscrit par exemple, et que s’inscrivent aujourd’hui certains mouvements en Alsace.

En dernier lieu, le séparatisme, est une tendance qui revendique une séparation complète de l’Alsace-Lorraine, qui deviendrait alors un état indépendant qui rejoindrait pour les uns les Etats-Unis d’Europe à créer, et pour les autres serait purement et simplement rattaché à l’Allemagne, qui seule a reconnu toutes les particularités de l’Alsace (contrairement à la France laïque). Cette dernière tendance n’est que le fait d’une minorité extrémiste (Ricklin, Ernst, Hauss…) et c’est la seule à être punissable par la loi[1].

Très souvent l’amalgame sera fait à tort entre les trois tendances, et le mot prendra la connotation négative qu’on lui connait. Il connaît encore un certain succès en Alsace, voire dans d’autres régions.


[1] cf par exemple le procès de Colmar etc…

Les programmes de l’UPR, parti catholique alsacien

Héritière de l’ancien Centre Alsacien Lorrain d’avant guerre, la politique de L’UPR se définit le 13 février 1919 lors d’une assemblée constitutive qui rassemble environ 300 délégués de toutes les associations catholiques d’Alsace-Lorraine à Strasbourg. Le Dr Pfleger  y prononce un discours qui définit les grands traits des revendications du nouveau parti : le maintien de l’école confessionnelle, la prise en considération du bilinguisme, et la garantie de conserver les avantages sociaux et économiques acquis, ainsi qu’une organisation de l’administration dans le sens du régionalisme avec transfert des organes responsables à Strasbourg. Le 19, le nom d’Union Populaire Républicaine est adopté et Joseph Pfleger en devient le président. Le 4 août, un congrès est réuni pour adopter définitivement le programme et les statuts.

Le programme du 4 août 1919 définit les grandes lignes de la doctrine de l’UPR. Il est complété dans son chapitre régional en 1925, par un programme communal détaillé en 1935 et enfin en 1938 par un manifeste sur les questions d’actualité. Ce parti politique de masse unit, dans une même conception chrétienne du monde, des hommes aux intérêts et aux sensibilités nationales, politiques et sociales très diversifiées.

Il insiste tout d’abord sur la nécessité de réformer l’Etat français, fondé sur une centralisation et une bureaucratie excessive » afin d’en faire une vraie démocratie. Il préconise l’extension du droit de vote aux femmes, l’instauration d’un vote familial et un scrutin de liste à la proportionnelle intégrale. Le parti se prononce également pour un système de référendum sur les nouvelles lois ou les projets de loi. Le principe fédéraliste de subsidiarité est toutefois l’élément le plus abondamment développé. Il consiste à « laisser les affaire de l’Etat à l’Etat, les affaires de la région à la région, les affaires de la commune à la commune ». Dès 1919, le parti demande une profonde réforme administrative du pays, pour en venir à un « sain régionalisme ». La région doit être pourvue d’un Conseil régional élu, chargé de voter le budget et certaines mesures d’ordre administratif, en particulier le culte et l’enseignement. En août 1926, les députés UPR déposent à la Chambre une proposition de résolution qui demande au Gouvernement d’agir en ce sens. En juin 1934, ils déposent une proposition de loi demandant la création d’une région Alsace, qui doit hériter des compétences des départements (qui disparaissent) et recevoir de larges pouvoirs dans le domaine de l’enseignement, du culte, des assurances sociales… Elle serait administrée par une Assemblé régionale élue au suffrage universel direct et par un administrateur nommé par le gouvernement. L’une votant le budget régional, tandis que l’autre dirigerait l’exécutif.

L’UPR défend avec vigueur et acharnement le particularisme culturel et religieux de l’Alsace. En effet, dans l’esprit des rédacteurs du programme, la réforme de l’Etat est liée à la défense des institutions religieuses et scolaires de l’Alsace. Pour garantir la défense des particularismes, l’UPR met en avant l’autonomie régionale, qui paraît plus sûre face à un Etat dont on se méfie parfois. L’UPR, par ailleurs, se prononce pour le maintien du Concordat, et réclame une très large application du bilinguisme aussi bien dans la justice et l’administration, que par l’enseignement de l’allemand à l’école primaire et secondaire.

L’UPR s’intéresse également aux questions sociales, et apparaît très soucieux de l’avenir des paysans et des classes moyennes. Le programme de 1919, s’inspirant du catholicisme social du XIXe siècle condamne assez largement les excès du capitalisme, mais également le socialisme. Mais l’UPR élabore également un programme de réformes qui demande la nationalisation des moyens de transport « des grandes entreprises qui exploitent les richesses du sous-sol et les forces naturelles ». L’UPR espère ainsi limiter la concurrence qu’exercent certaines grosses entreprises sur les petits producteurs, qu’elle désire préserver. A là lutte des classes, l’UPR oppose la solidarité entre classes sociales et la conciliation entre patrons et employés au sein de commission mixtes qui fixeraient un salaire minimum. De plus, l’UPR développe largement son programme de défense des classes moyennes, des agriculteurs et des petits commerçants et grâce à ses contacts avec les syndicats indépendants, possède une influence certaine sur le monde ouvrier. Il est certain que ce parti a attiré une certaine partie de l’électorat de gauche, alors que le parti socialiste amorçait un déclin rapide pendant l’entre-deux-guerres.

Le Volksfront (5) explication d’un phénomène…

L’UPR amorce ainsi une nouvelle ère : puisqu’il n’y a plus aucune opposition aux discours régionalistes en son sein, elle va s’orienter vers une politique plus active de « défense de la Heimat ». Elle amorce aussi une nouvelle tactique pour remporter les élections : attendu qu’ aucun accord n’est possible avec les démocrates et les socialistes (ne parlons pas des « traîtres de l’APNA »[1]), le parti va se rapprocher des partis autonomistes de la Landespartei, dont les principaux membres sont Hauss, Schall et Roos, et de la Fortschrittspartei de Dahlet, sans oublier les communistes dissidents (KPO) de Mourer, pour former lors des différentes élections un « front » de défense de la Heimat, que l’on a nommé Volksfront, ou encore Arbeitsgemeinschaft (communauté de travail). Il convient à présent de voir quelle a été l’influence de ce dernier, et d’en tirer les enseignements politiques. L’abbé Gromer tient bien évidemment un rôle prépondérant dans sa formation et son maintien, de 1929 à 1935.

a) « L’Alsace n’est pas la Russie ! » Vision sur l’horizon politique de l’Alsace par Gromer[2]

L’année 1929 n’est pourtant pas l’une des plus propices pour l’abbé Gromer. Il ressort de plusieurs campagnes électorales, et ne s’est pas ménagé. Avec la scission de l’UPR, il a été à plusieurs reprises pris à parti par ses adversaires, notamment de l’APNA (qui reconnaît en lui un de ses adversaires les plus sérieux). C’est pour cela qu’il n’hésite pas, dès cette année 1929, à proposer plusieurs alternatives, dont son départ, pour servir la cause alsacienne : « Si je ne vous parais pas comme étant le plus apte à poursuivre la lutte, mettez quelqu’un d’autre, je m’en accommoderai ; mais ceci à la seule condition que cette personne garantisse de tout faire pour faire triompher les vrais principes qui sont les nôtres. Autrement, je poursuivrai le combat. »[3] Mais de quel combat s’agit-il réellement ? Il convient de détailler un peu, à cet instant de notre travail, quelle volonté, quel projet politique, animent l’abbé Gromer.

Il y a tout d’abord un profond mépris pour les différents gouvernements français, qui n’ont pas su, pas voulu comprendre les particularismes alsaciens, et qui ont tenté une « politique périlleuse » en Alsace. L’affaire de Haguenau a joué le rôle de la goutte d’eau qui fait déborder le vase : très souvent attaqué dans les journaux nationaux, calomnié à maintes occasions, la France lui apparaîtra rapidement comme un « régime abject », et il prévoit, face à l’attitude incompréhensible pour lui du pays, que celui-ci « se prépare un avenir pénible en Alsace » et que si le gouvernement ne se méfie pas, « l’Alsace secouera le joug insupportable qu’on lui a rendu plus lourd de jours en jours »[4].

Que reproche-t-il exactement à la France ? La question de l’assimilation lui apparaît comme primordiale : « avec leur illusion d’assimilation obstinée, ils se font les fossoyeurs de l’avenir de la France en Alsace »[5]. Le respect des particularismes alsaciens restant, en 1929 comme en 1924, l’élément à atteindre, le jacobinisme de l’Etat se heurtant au « désir de liberté de l’Alsace ». A la fin de ce que l’on a appelé l’affaire de Haguenau, Gromer écrivait déjà à M. Pirro[6] « Une fois de plus Haguenau est devenue célèbre, grâce aux infamies d’une clique de délateurs, d’intrigants et de capitalistes ambitieux et aussi à la gaffe d’un gouvernement mal conseillé. Le peuple de Haguenau a rendu le verdict de cette fameuse affaire de Haguenau qui restera une page de déshonneur dans les annales de l’administration française. Je ne parlerai pas de nous autres qui avons été traînés dans la boue, menacés dans l’existence. Couvrons tout cela du voile de la charité, après que le peuple a parlé. Je suppose que malheureusement ce ne seront pas encore les dernières expériences que la France maçonnique aura faites en Alsace ».  Et il n’hésitera pas à dire lors d’une réunion à Marmoutier en décembre 1928 que s’il était « jusqu’à présent réservé à l’égard de l’autorité française », désormais il n’hésiterait pas à « aller s’il le faut dents contre dents jusqu’à couteaux contre couteaux » contre l’autorité française.

Il est ainsi plus que pessimiste quant au regard que porte l’exécutif français sur la région d’Alsace. Il reste pourtant profondément attaché à la France, et il ne remet pas une seule fois en cause le rattachement de l’Alsace ; il n’est pas « germanophile », comme Rossé ou plus en avant encore certains autonomistes du ELZ le sont. Il est simplement excédé par ce qu’il appelle les « provocations » de l’Etat. Un journaliste de l’Opinion, M. Louis Thomas, qui deviendra par après un des nombreux contacts et amis de l’abbé Gromer à Paris, fera d’août à octobre une “enquête” en Alsace, où il cherche à rencontrer tout ceux qui ont la réputation d’être  les « chefs du régionalisme ». Il rencontre en premier lieu l’abbé Gromer, et ressort très troublé de son entretien, car il n’a pas trouvé en cet homme, décrit comme « sectaire » par beaucoup, un curé de campagne, borné et germanophile, mais « un esprit cultivé, tout sauf sectaire [...], lucide et convaincant ». Lors de cette entrevue, l’abbé Gromer développe un propos dénué de toute ambiguïté sur les reproches qu’il fait au gouvernement, et il explique longuement pourquoi la crise s’est installée en Alsace. Il y  dégage plusieurs axes, et décrit quelles sont à sont sens les erreurs commises depuis 1918 par l’Etat français, et les solutions pour sortir de la crise.

Il constate qu’en 1918, la situation était pourtant favorable à la France, puisque les Alsaciens, excédés par l’Affaire de Saverne et les vexations de la guerre qui « ont répandu ce ressentiment parmi toute la population alsacienne, qui s’était sentie traitée en suspecte », « étai [en] t au comble de l’irritation contre les Allemands, lorsque les troupes françaises victorieuses sont arrivées, en 1918. ». Il eût alors suffi « d’un génie administratif tout à fait moyen, pourvu d’aucun excès ne fut commis, [...]pour que lentement, pas à pas, les esprits, en Alsace, fussent entrés dans l’ensemble de la communauté intellectuelle française. » Comme nous le savons, tel ne fut pas le cas, et il est intéressant ici de découvrir les explications de l’abbé Gromer quant à cet échec. Pour lui, de très grandes erreurs ont été commises par l’administration française, et c’est pourquoi il réclame d’ailleurs, comme préalable à tout apaisement, à toute nouvelle négociation, le départ des « fonctionnaires venus de l’intérieur qui se sont compromis par des batailles gratuites avec les Alsaciens et qui [...] persisteront dans leur attitude », car il faut ménager les Alsaciens et leur susceptibilité.

De fait, il est également scandalisé par l’incursion des différents préfets dans les élections, et il rappelle fort à propos les différentes conséquences de la dissolution du conseil municipal de Haguenau qui a montré « que le peuple alsacien ne se soumettait pas à des décisions brutales de ce genre » et qui n’avait été voulue que par « la sous-préfecture, le préfet de Strasbourg et les responsables qui se sont embusqués derrière eux » et qui a eu un résultat opposé à celui attendu. L’administration, dans ce cas là, a été « aveugle et folle ». Un lourd fossé s’est donc creusé entre la population et une administration mal conseillée ou qui a eu le tort « de ne se faire renseigner qu’avec les hommes d’une seule tendance » (SFIO et démocrates).

Pourtant, une période de « détente et d’apaisement » apparaît toujours possible. Elle passerait certes par le renvoi de certains fonctionnaires, mais plus encore par la discussion des thèses régionalistes, car « on a jamais consenti à discuter nos thèses [...], on s’est contenté de nous traiter par avance de crapulards, de traîtres de vendus à l’Allemagne ». Chercher l’apaisement par la discussion avec les régionalistes qui « montreront par [leur] ouverture d’esprit, le bien fondé [...] de la plupart de [leurs] demandes ». Il reconnaît toutefois des excès de la part des régionalistes, dus selon lui plus à l’exaspération qu’à autre chose, mais promet que des concessions pourront être faites. Enfin, il finit en rappelant les liens profonds qui unissent vie religieuse et vie politique en Alsace. Et s’il reconnaît que c’est une chose difficile à comprendre en France, il se demande pourquoi le gouvernement persiste « à s’insurger contre une réalité ? ». Il en appelle ainsi à plus de réalisme de la part du gouvernement, et à ne plus lutter contre les particularités alsaciennes[7].

Ce long entretien permet à Gromer de longuement critiquer le gouvernement et de détailler les griefs que les régionalistes ont envers ce dernier. Mais elle montre également que les régionalistes ne ferment aucune porte, et qu’une entente est toujours possible. Le programme politique de l’abbé n’est pourtant pas réellement abordé ici. Il convient d’y revenir à présent.

Dans une longue note, intitulée « Ma position dans le parti[8] », il détaille son programme un peu plus. Il commence par rappeler qu’il se tient à l’aile gauche de l’UPR, et que celle-ci désire mettre l’accent sur l’Alsace, sur ses « particularités et [son] droit de refuser le centralisme et cette stupide politique d’assimilation ». Il concède que son entourage peut apparaître contre très contestataire, mais défend ce principe, puisque « à chaque fois que quelqu’un pénètre en Alsace, il veut nous voler notre « double appartenance »et nous imposer son caractère »[9] rappelant que « ce fut le cas pour l’Allemagne, et nous avons protesté. C’est le cas avec la France et nous protestons toujours ! ». Dès lors leurs objectifs politiques apparaissent clairement : « préservation des droits inaliénables de notre peuple, son droit de régler lui-même sa manière de vivre ». Et la réussite de cette politique passe par l’élection de leurs membres aux différentes assemblées : « nous nous devons d’avoir des représentants politiques qui vont garantir le respect sans réserve de cette volonté du peuple de conserver nos particularités ». Et pour ce faire, il convient de rassembler toutes les personnes attachées à cette défense de la Heimat. Qu’elle soit de l’UPR ou des partis autonomistes. En 1929, l’abbé Gromer et ses proches ont réussi à imposer cette vision politique au sein de l’UPR, et dès lors, plus rien ne s’opposera à la mise en place du Volksfront.


[1] cf. Gromer 6504/d discours de janvier 1929

[2] Voir les 3 dossiers incomplets contenu par le fonds à la cote  6518/3 pp Des fragments des brouillons de discours de Gromer y sont disponibles, sans date précise. Mais avec une certaine logique on peut arriver à dater sans risque d’erreur. Ici, nous développons les propos que Gromer a tenus en 1929.

[3] 6518/pp « Um was geht es » que l’on peut dater de 1929.  (cf note 52)

[4]6504/ b lettre à Mgr Fahrner de janvier 1937 à juillet 1938.

[5] 6504/ b lettre à Mgr Fahrner juillet 1929

[6] 6510/50 lettre de Gromer à M. Pirro, date illisible, mais peu après les résultats du second tour des élections municipales de Haguenau (9 mars 1928).

[7] L’Opinion du 26 octobre 1929 p. 16 à 19

[8] 6518/pp

[9] « Zweiseitigkeit »

Le Volksfront (4) Scission de l’UPR

Dans le Bas-Rhin, ces élections sont un relatif échec pour l’UPR, puisque le parti perd deux sièges au profit de Hauss et Reisacher, dans les cantons de Seltz et de Barr, mais dans le Haut-Rhin le parti gagne à sa cause trois nouveaux sièges[1]. Ces élections cantonales inquiètent la presse nationale, ainsi le journal La Victoire[2] titre « L’Alsace s’éloigne » et souligne la force de l’UPR, même sans l’apport des démocrates et s’inquiète de l’orientation du parti : « L’UPR est désormais réorganisée sur une base nettement régionaliste-autonomiste et ne comporte plus qu’un proportion extrêmement faible d’éléments gouvernementaux ». Pour le journal, l’idée française vient de subir un nouveau recul, auquel s’ajoute « le grand recul antérieur [...] auquel personne ne semble plus songer » et en appelle à la venue en Alsace d’un homme « investi d’un mandat de longue durée, et ayant, de Strasbourg, autorité directe sur les divers services des ministères parisiens chargés des affaires de l’Alsace ».

Car, en effet, ce qui ressort de cette élection, c’est le profond fossé qui s’est creusé entre l’aile droite et l’aile gauche du parti. Elles se sont à peu près partout affrontées avec virulence, et l’affrontement ne cesse guère une fois les élections passées. En effet, lors de la session des conseils généraux, les conseillers UPR de l’aile gauche se joignent aux autonomistes pour proposer aux deux assemblées de formuler des vœux de nature politique et très revendicatifs : annulation des sanctions, amnistie totale pour les condamnés de Colmar, et réformes administratives régionales[3]. Si dans le Haut-Rhin, un compromis fut trouvé, dans le Bas-Rhin, les deux ailes s’opposent sur tout : aussi bien sur la question préalable posée par le préfet, que sur l’élection des membres de la commission. En effet, sur ce dernier point l’aile gauche proposait que les membres soient élus en fonction de la représentation proportionnelle, ce que l’aile droite refuse puisque cela assurerait une représentation aux autonomistes. Cette session sera ainsi le moment où toutes les rancoeurs se cristallisent, la situation « apparaît mûre pour la scission »[4].

Ainsi, à partir de l’assemblée générale de l’UPR du 11 juillet 1928[5], le parti se réoriente dans le sens d’une politique plus strictement alsacienne ; l’aile gauche domine véritablement, à partir de ce moment. Les manifestations de front commun qui ont lieu les mois suivants vont accentuer l’écart qui se creuse avec la tendance « nationaliste » du parti, et qui débouche sur un affrontement brutal lors des cantonales de 1928. De fait, il est impossible à l’aile droite d’accepter l’emprise de l’aile autonomiste sur la direction du parti. Michel Walter, depuis les élections législatives, ne joue plus le rôle de médiateur qui était le sien durant plusieurs années ; il est à présent clairement du côté des régionalistes. Leur emprise se remarque à nouveau  rapidement, quand il s’agit de trouver un successeur au Sénat à Lazare Weiller, décédé en août. Le comte d’Andlau sera ainsi choisi car il a souscrit à toutes les exigences de l’aile gauche : Keppi, Gromer et Walter lui ont fait signer une déclaration extrêmement proche des positions autonomistes.[6]

La scission deviendra officielle le 3 novembre 1928, lors d’une réunion du comité directeur au cours de laquelle les membres de l’aile droite[7] vont demander « l’éviction des membres qui ont manqué gravement à la discipline du parti », à savoir ceux qui ont soutenu des candidats différents de ceux qui avaient été choisi par les sections locales. Sont donc ici visés essentiellement Rossé et Walter. Mais la résolution va plus loin et demande que le parti « repousse toute entente et alliance avec les partis autonomistes et communistes » et dresse « un désaveu public de leurs principes contraires à notre programme ». Il s’agit bel et bien ici d’un véritable ultimatum que l’aile droite adresse à la majorité régionaliste. L’argument du non respect des consignes des sections locales ne tient pas vraiment la route : Gromer n’était-il pas investi par la section locale ? Pourquoi dès lors Kleinclaus s’est il présenté contre lui ? De même, des accords ont certes été trouvés avec les autonomistes, mais avec les communistes ? Les arguments manquent de poids. De fait, il s’agit plus ici de tenter un dernier coup de force : il leur faut à tout prix rétablir l’équilibre entre les deux tendances, par exemple en insistant sur l’incompatibilité entre UPR et communistes, ce qui permet à l’aile droite de rappeler au bon souvenir des électeurs catholiques les recommandations de l’évêque de Strasbourg. Les deux ailes n’arriveront pas à trouver de compromis. La scission est effective.

Par après, le 11 novembre 1928, les leaders de l’aile droite[8] vont adresser une lettre circulaire à l’ensemble des délégués de l’UPR  « afin de leur expliquer leur attitude du 3 novembre », dans laquelle ils désirent « réorganiser le parti sur des bases nouvelles »[9]. Le 17décembre, le nom définitif d’Action Populaire Nationale d’Alsace (APNA) est donné au nouveau parti qui se veut l’héritier du programme de l’UPR de 1919[10].

M. Baechler se demande d’ailleurs dans quelle mesure cette scission n’a pas été voulue par le gouvernement, puisque ce dernier apporte au nouveau parti un soutien financier pour la création d’un nouveau quotidien, l’Elsässer Bote qui a pour but de concurrencer et de contrebalancer l’influence de l’Elsässer et de l’Elsässer Kurier, dirigés tous deux par les membres de l’aile gauche. « Pour le gouvernement, il s’agissait sans doute de crever l’abcès, d’affaiblir l’UPR et d’ouvrir la voie à un regroupement des forces conservatrices nationales en Alsace[11] ». Mais le nouveau parti reçoit également un soutien de poids : celui de Mgr Ruch, qui dans l’Elsässer Bote du 25 décembre 1928 apporte sa caution morale au journal et au nouveau parti. Le succès du quotidien sera par ailleurs de prime abord très important, puisque par exemple dans le Bas Rhin, son tirage dépassera celui de l’Elsässer.

Le programme de l’APNA est publié tardivement, le 19 septembre 1929 dans l’Elsässer Bote. Dès la première phrase, l’APNA se définit comme « un parti politique national qui veut servir la France. En le faisant, elle est en même temps assurée de servir au mieux le bien de l’Alsace ». Si elle préconise comme l’UPR un renforcement du pouvoir exécutif et un mode de scrutin à la proportionnelle intégrale, son programme est nettement en retrait par rapport à celui de l’UPR sur le plan régional. La reprise du programme de 1919 est nette sur les questions religieuses et scolaires.

Somme toute, c’est un programme bien timoré si on le compare à celui de l’UPR de 1928 : moins axé sur les classes populaires, l’APNA apparaît ainsi comme un parti conservateur qui représente surtout les notables, et cherche à mettre en avant des préoccupations nationales.

Durant plusieurs mois, l’UPR et l’APNA se livrent à une véritable lutte d’influence au niveau des différentes sections locales de l’UPR. L’APNA remporte un certain succès durant le premier mois, prouvant qu’elle était mieux préparée que sa rivale : les comités cantonaux de Seltz et Saverne déclarent ainsi adhérer au nouveau parti, et près de la moitié des délégués cantonaux de l’UPR le rejoignent également[12]. Mais, après un certain temps d’hésitation, le Comité directeur réagit enfin en multipliant les assemblées générales dans les cantons et les communes où l’APNA semble forte : l’abbé Gromer et Michel Walter vont ainsi être les orateurs lors de multiples réunions, qui auront pour effet de ramener la discipline dans le parti et de consacrer l’échec du nouveau parti : aucune section locale ou cantonale ne choisira, après ces discours, l’APNA.

A Haguenau, les conséquences de cette scission ne sont guère mesurables, mais le peu de remous qu’elle va créer est symptomatique du peu de perte d’adhérents que l’UPR va connaître. On peut dès lors dire que la section locale de Haguenau est bien tenue par Gromer et Keppi, et aucune personnalité importante de la ville n’a rejoint les rangs de l’APNA.

Ainsi, les erreurs successives du gouvernement français, le durcissement de son action face à l’autonomisme, qui se dévoile avec l’interdiction de la presse autonomiste, l’arrestation le procès puis la condamnation de quelques dirigeants autonomistes, sans pour autant apporter de preuve signifiante de leur culpabilité, tout cela provoque une grave crise dans l’opinion alsacienne, que les dirigeants autonomistes, tel Gromer, vont réussir à imposer la tactique du front alsacien. Michel Walter porte caution à ce programme, dans le seul but de s’assurer sa réélection à la chambre. Il semble dès lors aux dirigeants de l’UPR, comme l’abbé Haegy, que l’UPR se doit de se concentrer sur des thèmes plus fortement régionaliste, sous peine de se voir déborder par les autonomistes de la Landespartei. Dès lors il n’y a plus aucun obstacle à la prise en main du parti par l’aile régionaliste, et la scission devient inévitable. Curieusement, elle sera le fait de l’aile droite : celle-ci, assurée du soutien gouvernemental pour monter un groupe de presse, et confortée par l’adhésion d’une forte frange des cadres de l’UPR, va créer l’APNA, et essayer de faire entendre un programme politique catholique « national ».


[1] Ceux de Guebwiller, Huningue et Habsheim

[2] La Victoire du 3 novembre 1928.

[3] Cf les Procès verbaux des Conseils généraux, session d’octobre 1928

[4] Baechler Christian, op. cit., p. 413

[5] Unterländer n°223-264/1929

[6] E.K du 3.10.1928

[7] M. Weydmann lit dès l’ouverture de la séance une résolution rédigée par les membres de l’aile droite : de Leusse, Oberkirch, Weydmann, Kleitz, l’abbé Hincky…

[8] Pfleger, Oberkirch, Weydmann

[9] AN F7 n°13390, rapport Bauer du 22.11.1928 avec copie de la circulaire en annexe.

[10] Cf Annexes

[11] BAECHLER, op. cit. p 415à 417.

[12] ADBR D 286, p.349, rapport Borromée du 21.11.1928 ; M. Baechler analyse très finement la situation p. 419 op. cit.