Les élections législatives de 1932 en Alsace: entre confrontation et confusion

  1. Les résultats des élections

La campagne de l’UPR se fait essentiellement sur le thème de la défense des intérêts du peuple alsacien face à la crise économique et de la défense de la paix[1]. L’APNA, quant à elle, a beau jeu d’insister sur le danger du mouvement hitlérien et, rappelant les tensions qui ont lieu à l’Université par exemple, met en avant la nécessité de clarifier la situation politique en Alsace, en condamnant l’autonomisme et les alliances passées par l’UPR avec autonomistes et communistes[2].  Il convient à présent de revenir sur les résultats du 1er mai.

Ils sont donnés par le tableau suivant[3] :

Circonscription Votants Dém. APNA UPR Radic. SFIO PCF. Auton. PCal
Bas-Rhin
Erstein 16124 3663 7660 2067 1382 1352
Haguenau 16570 3246 7711 2253 2057 811
Molsheim 15351 1770 10861 (élu) 1390 1330
Saverne 21569 7500 679 991 8117 (Progr.) 554
Sélestat 14756 7564 (élu) 545 918 5109 620
Strasbourg I 18877 4296 1307 820 5876 1035 2784 2759
Strasbourg II 12525 1729 3942 710 5522
Strasbourg-Campagne 23110 8033 2652 2790 3540 5379
Wissembourg 11732 2919 4397 2091 224 1712
Haut-Rhin
Altkirch 12772 3970 7579 (élu) 1221
Colmar 21029 2518 8894 3069 3632 1850 750
Guebwiller 17249 3786 5417 4628 745
Mulhouse 23444 7037 4754 442 8159 2937
Mulhouse-campagne 21049 2487 9582 6045 2290
Ribeauvillé 15537 4680 2892 2501 2483 172
Thann 17255 1611 8622 (élu) 2932 1317

Soit les pourcentages suivants : (en % par rapport aux exprimés)

Bas-Rhin

1928              1932              Différence

Haut-Rhin

1928            1932             Différence

Démocrates 16.1 13.4 - 2.7 13.5 10.0 -3.5
APNA 11.8 +11.8 10.2 +10.2
UPR 25.0 21.6 -3.4 40.4 39.4 -1
Radicaux 3.9 1.7 -2.2 3.7 2.9 -0.8
SFIO 18.9 14.9 -4 18.9 24.1 +5.2
PCF 20.1 8.2 -11.9 13.3 7..8 -5.5
PCAL 8.3 +8.3 0.6 +0.6
Autonomistes 7.5 10.1 +2.6 7.5 -7.5
Progressistes 4.0 5.5 +1.5
Divers 4.5 4.4 +0.1 3.3 4.8 +1.5

Ainsi, au premier tour, il n’y a que quatre élus : Meck à Molsheim, Oberkirch qui bat facilement l’autonomiste Hauss à Sélestat, et dans le Haut-Rhin, les deux UPR autonomisants, Stürmel (Altkirch) et Brom à Thann. L’UPR maintient ses positions, malgré la scission de 1928, puisque le parti obtient 21.6% des suffrages exprimés dans le Bas-Rhin, et 39.4% dans le Haut-Rhin, soit une baisse très faible par rapport à 1928. Ce premier tour est toutefois un échec pour l’APNA, qui ne dépasse pas les 12 % dans le Bas-Rhin. On ne peut manquer de remarquer, toutefois, que la part des voix nationales (APNA, Démocrates, radicaux, SFIO) progresse dans les deux départements, plus sensiblement dans le Haut-Rhin (+ 11.1%). La gauche connaît ceci dit un recul sévère, tandis que les autonomistes maintiennent bien leurs positions.

La préparation du second tour s’engage sur ces éléments et des représentants de l’UPR, de l’APNA et des démocrates se rencontrent le 4 mai à Strasbourg, pour définir une politique commune dans le Bas-Rhin, dans le but de s’opposer au Cartel. Plusieurs décisions seront prises : à Strasbourg I, le candidat UPR est retiré au profit des démocrates, alors que l’autonomiste Schall est maintenu pour le second tour. De la même manière, on soutiendra Wolff contre Dahlet à Saverne et l’UPR soutiendra également Frey qui se présente contre Roos. On ne peut manquer de constater que les liens avec le Volksfront se relâche quelque peu. Cependant, à Saverne, malgré l’accord, l’UPR soutient Dahlet jusqu’à la veille du scrutin et ne transmet le mot d’ordre de voter pour le démocrate Wolff qu’au tout dernier moment ; à Haguenau, aussi, l’APNA maintient sa candidature contre Walter, nous y reviendrons. La situation reste donc relativement confuse. Dans le Haut-Rhin, enfin, on voit apparaître une candidature nouvelle à Ribeauvillé, fruit de l’alliance entre l’UPR et l’APNA, qui désirent contrecarrer la candidature de l’industriel Burrus.

Le second tour délivre les résultats suivants :

Circonscription Votants Dém. APNA UPR Radic. SFIO PCF. Auton. PCAL /Divers
Bas-Rhin
Erstein 12256 101 9249 575 1847 484
Haguenau 14040 1102 8959 299 3401 227
Saverne 20695 8815 307 11516 (progr.) 554
Strasbourg I 20589 6189 8382 1177 4839
Strasbourg II 13643 6192 494 6575
Strasbourg-Campagne 24425 11730 3958 6708 + divers 2029
Wissembourg 12386 116 6843 4243 99 1061
Haut-Rhin
Colmar 22093 11156 8869 1626
Guebwiller 14188 7505 6372 288
Mulhouse 24521 12367 10436 1717
Mulhouse-campagne 21464 11807 8131 1384
Ribeauvillé 11716 4032 Burrus, élu 7593.

Ce qui nous donne la répartition en sièges suivante :

Bas-Rhin

1928              1932              Différence

Haut-Rhin

1928            1932             Différence

Démocrates 1 1 = 0 1 +1
APNA 2 1 -1 1 0 -1
UPR 3 4 +1 5 5 =
SFIO 1 1 = 1 0 -1
PCAL 1 1 =
Progressistes 1 1 =
Indépendant 0 1 +1

En définitive sont élus dans le Bas-Rhin trois UPR, à Erstein (Seltz), Haguenau (Walter) et Wissembourg (Elsaesser qui bat l’APNA Weydmann), un socialiste à Strasbourg I (Georges Weill), un démocrate à Strasbourg campagne (Frey), un progressiste autonomisant à Saverne (Dahlet) et un communiste autonomiste à Strasbourg II (Mourer). Dans le Haut-Rhin, l’UPR conserve ses cinq sièges, alors que le candidat APNA Grumbach est défait à Mulhouse par le candidat démocrate Wallach. Le grand vainqueur de ces élections est l’UPR, qui confirme sa prédominance dans les deux départements : elle conserve ses cinq sièges dans le Haut-Rhin, et en gagne un dans le Bas-Rhin. L’APNA, dont la volonté était de promouvoir une politique catholique-nationale et de faire contrepoids à l’UPR, n’est pas arrivée à ses fins. Avec moins de 12 % des voix dans le Bas-Rhin, elle ne fait reculer l’UPR que de 3,4% des suffrages. Elle n’arrive pas à s’imposer contre les « poids lourds » de l’UPR ; au final, seul Oberkirch est élu. L’APNA peine à ainsi percer dans de nombreuses circonscriptions, l’exemple le plus intéressant pour notre étude étant celui de Haguenau.

Justement, dans le fief de l’aile autonomisante de l’UPR, ville de Gromer et Keppi, où se présente Walter, comment ces élections se sont elles déroulées ?


[1] E.K. du 29 avril 1932.

[2] E.B. du 30 avril 1932.

[3] Voir DREYFUS, op. cit., p. 181.

Camille Dahlet (1)

Dahlet Camille (Saverne 1883 – Brumath 1963).

Camille DAHLET est né le 21 juillet 1883 à Saverne dans une famille qui semble  très francophile puisque son père a présidé la section de Saverne du Souvenir Français, structure chargée de l’entretien des tombes des soldats français.

A l’école Camille DAHLET cotoya René SCHICKELE,Figure emblématique d’une “alsacianité de l’esprit”,  avec qui il restera lié d’une grande amitié puisque ce dernier en fera d’ailleurs le personnage d’un de ses romans sous le nom de François KERN.
Étudiant en pharmacie à Strasbourg, il s’inscrit dans une association d’étudiants alsaciens-lorrains francophiles, et animera la revue Hazweiess (H2S), fondée en 1893 pour les étudiants en pharmacie,  dans laquelle il découvrit sans doute son intérêt et son talent pour le journalisme.

C’est de cette époque que datent également ses convictions européennes et sa passion pour la culture alsacienne. Il fera aussi partie de ces Alsaciens qui fêteront régulièrement, et souvent au grand jour, le Quatorze Juillet, ce qui lui valut bien entendu  des ennuis avec les autorités prussiennes, très promptes à réagir à ce genre de provocations.

Vie politique
C’est en 1919 qu’il apparaît véritablement sur la scène politique. Il se signale alors par des articles très critiques vis-à-vis de l’Administration française dans le «Strassburger Echo» d’abord, puis dans « La République », organes du parti radical socialiste dont il sera un temps rédacteur en chef.
Malgré et peut-être à cause de son profond attachement pour la France, il sera ainsi le premier à protester contre les injustices, à dénoncer les scandales et les “erreurs” du pouvoir central français dans la Province. Il aura toujours à cet instant à coeur de défendre le point de vue et les intérêts alsaciens et la participation des Alsaciens à la gestion de leurs affaires.
Il s’élèvera avec véhémence et conviction, dans des articles restés célèbres, contre l’éviction des fonctionnaires alsaciens, contre les commissions de triage, contre les spoliations, bref  contre ce que l’on qualifiait de “colonisation” de l’Alsace à l’époque de la part des “planqués” venus de “l’intérieur” (qui bénéficiait d’une prime).

L’autonomisme

Camille Dahlet  sera le premier parler de « Heimatrechte », et il deviendra une des figures de proue du mouvement autonomiste dans la région. En cette même année de 1919, on le retrouve membre du parti radical dont il animera l’aile régionaliste. Nos travaux permettent, en pointillés, de montrer son influence sur la mouvance autonomiste dans la période.

Volksfront (12) les préparatifs aux élections législatives

Les élections législatives

Malgré ces succès, l’abbé Gromer écrira le 4 janvier à Mgr Fahrner : « l’atmosphère est lourde et sombre. M. Walter et moi-même avons de plus en plus de mal à convaincre » du bien-fondé de la politique du Volksfront[1]. De fait, peu après les élections cantonales, plusieurs voix se font à nouveau entendre pour demander un rapprochement, voire une réunification de l’UPR et de l’APNA. De plus, rappelons que l’agitation autonomiste se développe à l’Université lors de la rentrée universitaire, par le biais de la Jungmannschaft, qui dans un tract déclare qu’ « il faut que l’allemand qui est notre langue […] reste notre langue»[2].

A la mi-novembre, Monseigneur Ruch lance un appel pressant à l’Union des catholiques[3]. De plus, dans les « Zeitfragen », Didio estime en novembre que des relations « supportables entre les deux partis doivent être instaurées ». L’obstacle majeur à ce rapprochement est bien entendu le Volksfront. C’est pour cette raison que certains vont être tenté de minimiser les accords passés avec les autonomistes, en insistant sur leur caractère local, et sur la volonté, toujours locale, de faire barrage à l’élection « d’anticléricaux ». De la même manière, Médart Brogly insiste sur le fait que s’il y a eu alliance, c’est qu’autonomistes et communistes ont été les seuls à accepter la constitution d’une liste à la proportionnelle, proposition pourtant faite à tous les partis[4].

D’autre part, lors du Congrès départemental des démocrates, l’UPR est à plusieurs reprises pris à parti en raison de ses liens avec certains milieux autonomistes. Le parti catholique réplique par le biais de l’Elsässer, le 15 décembre, en déclarant « qu’il n’y a pas de Volksfront, mais seulement une communauté de travail à la mairie de Strasbourg et au conseil général pour discuter de questions purement économiques ». Les partis autonomistes se sentent bien évidemment floués et critiquent vertement cette position en mettant ironiquement en avant que « la différenciation entre Volksfront et communauté de travail est quelque peu théorique »[5]. Il y a donc, c’est un fait nouveau, une certaine modération de la part de l’UPR, qui cherche à minimiser le rôle du Volksfront et ses liens avec la Landespartei et la Fortschrittspartei.  .

L’année 1932 s’ouvre néanmoins avec l’amnistie accordée aux Alsaciens accusés d’autonomisme. Cette amnistie, justifiée par l’acquittement des accusés de Colmar par la cour d’assises de Besançon, avait été réclamée en maintes occasions depuis 1927 par les milieux autonomistes et par l’UPR[6]. Une telle décision aurait pu apaiser les esprits et était sans doute faite en ce sens. Mais pour beaucoup, dont l’abbé Gromer, elle venait bien tard et de plus, l’Elsässer Kurier a tôt fait de souligner le caractère limitatif de l’amnistie, notamment à propos des fonctionnaires dont la réintégration dans l’administration n’était pas de plein droit. De même le journal insiste sur le fait que les fonctionnaires signataires du Heimatbund ne sont pas encore réintégrés[7]. Les milieux autonomistes restent donc bien réticents à tout tentative d’apaisement.

Cette réticence des autonomistes et d’une certaine partie de l’UPR ne facilite pas les discussions avec l’APNA qui refusent de reconsidérer ses positions tant que son adversaire n’aura pas abandonné le Volksfront. Le gérant de l’APNA du Bas-Rhin, Schmidt-le-Roi, déclare au congrès du 10 janvier 1932 « qu’il ne peut être question d’une collaboration entre l’APNA et l’UPR aussi longtemps que l’UPR n’abandonnera pas sa communauté de travail avec les communistes et les autonomistes et ne se placera pas, sans aucune équivoque, sur le terrain national »[8]. Ce congrès adopte également une résolution adressée à tous les prêtres d’Alsace, dans laquelle il rejette la responsabilité de la scission et déclare que le meilleur moyen pour assurer la paix entre les catholiques est que les curés laissent à leurs paroissiens toute liberté de choix entre les deux partis et qu’ils les laissent lire la presse de leur choix (Le Bote étant toujours fortement critiqué par nombre de curés). Les partisans du Volksfront répliquent rapidement. Michel Walter, qui rappelons-le se présente aux législatives et ne veut pas réitérer son erreur de 1929, se fait le porte-parole de l’aile gauche de l’UPR en affirmant au Conseil municipal de Strasbourg qu’il restera le partisan de la « communauté de travail », aussi longtemps que « les circonstances et la défense de la Heimat l’exigeront »[9], mais il s’attache toutefois à nuancer ses propos et déclare que pour lui il n’y a pas d’alliance entre partis, mais juste une « communauté de travail » de caractère purement local au Conseil municipal de Strasbourg et au Conseil Général du Bas-Rhin.

L’abbé Gromer, quant à lui, répètera que « le Volksfront est la seule solution pour préserver les droits de la Heimat » lors d’une réunion de janvier 1932 à la Halle aux houblons de Haguenau. Haegy fait, lui, valoir dans Die Heimat les avantages du Volksfront à Colmar et Strasbourg (il parle avant tout de certaines subventions accordées à des œuvres chrétiennes) et il estime que « sa destruction compromettrait au plus haut degré les intérêts du peuple alsacien et provoquerait l’exultation de la loge franc-maçonne »[10]. Finalement, dans un communiqué du 11 janvier 1932, le Comité directeur de l’UPR note que « la communauté de travail entre les représentants de l’UPR et représentants des autres partis, au Conseil municipal de Strasbourg et au Conseil général du Bas-Rhin, ne signifie pas qu’il y a alliance entre partis, ne restreint en rien notre liberté d’action, et n’a nullement porté atteinte aux principes fondamentaux du parti »[11]. Et même si cette résolution a donné lieu à de vifs échanges au sein du comité directeur, Meck et Brogly y étant par exemple hostiles, elle montre bien qu’il n’est pas question, pour l’instant, de modifier la ligne politique du parti. L’E.K. ira plus loin le lendemain en écrivant que le Volksfront « est indispensable pour lutter contre l’ennemi commun, c’est-à-dire les partis du Cartel des gauches » et qu’il a permis « de pratiquer une politique de tolérance religieuse et de progrès social, favorable aux intérêts de la population alsacienne ». .

Dès lors, puisqu’ aucun des deux partis ne veut de réunification, on cherche tout de même à trouver un terrain d’entente avec l’APNA et négociations vont s’engager par le biais du Comte d’Andlau, sénateur UPR et proche de l’APNA. Ces négociations ont pour but de répartir les candidatures entre l’UPR, l’APNA et les démocrates, afin de faire échec aux candidats du Cartel. Elles échouent dans le Haut-Rhin pour des questions de personnes, la section APNA du département étant par ailleurs notoirement hostile à tout rapprochement avec l’UPR, qui est rappelons-le dirigé par Rossé, très autonomisant, et préfère favoriser l’option d’alliance avec les autres partis nationaux (socialistes, radicaux et démocrates)[12]. Dans le Bas-Rhin, un accord est de prime abord trouvé, avant que l’Assemblée générale de l’APNA du Bas-Rhin ne le rejette, le 21 mars, entraînant ainsi le parti dans une petite crise[13].

Par cette décision, l’APNA marque son désir de ne pas renier ses principes fondamentaux[14]. De plus, on constate que les deux partis ne s’opposent pas que sur le problème national. Car l’UPR veut favoriser une politique chrétienne mais aussi sociale. Une alliance avec les radicaux ou les socialistes n’est pas possible car, sur le plan religieux, tout les sépare. Mais une alliance avec l’APNA et les démocrates est tout aussi difficile pour des raisons sociales et économiques. Par ailleurs, il y a également des questions de personnes : l’APNA souhaite le départ de Rossé, Gromer et Walter de la vie politique alsacienne, les jugeant trop lié à la politique du Volksfront, trop autonomisant. A parti du 21 mars 1932, les choses sont donc claires : UPR et APNA feront campagne séparément.

Lors de la réunion des Comités départementaux, l’UPR du Bas-Rhin va réélire Michel Walter à sa tête, montrant ainsi son approbation envers la politique du Volksfront. Il y eu quelques passes d’armes, notamment à propos de Strasbourg, où Walter et Gromer ont plaidé pour le soutien aux candidats du Volksfront et ce dès le premier tour, alors que Didio proposait le soutien au démocrate Frey à Strasbourg-campagne. Mais priorité est donnée à la lutte contre les socialistes et les radicaux. La résolution adoptée donne le ton, en déclarant qu’il faut chercher à battre « les anticléricaux, les réactionnaires dans le domaine social et les chauvins ». Elle souligne également que « le parti ne se compromet en rien s’il fait une partie du chemin avec des partis qui, même si c’est sous une forme différente et avec des priorités différentes, poursuivent les mêmes buts et sont partisans de la tolérance religieuse, du progrès social, de l’entente entre les peuples et de la défense énergique des droits et revendications du peuple alsacien »[15]. Pour l’Elsässer, la responsabilité de l’échec des négociations revient entièrement à l’APNA[16]. Le comité départemental du Haut-Rhin, quant à lui, prend la décision de ne présenter de candidats que dans les circonscriptions ou elle détient un mandat.


[1] 6504/5c

[2] DREYFUS, op. cit., p. 174.

[3] Die Heimat, décembre 1931, p. 356.

[4] E.B. du 2 décembre 1931.

[5] Neue Welt, 16 décembre 1931.

[6] De même lors de nombreuses sessions du Conseil général, ainsi celle d’octobre 1929 par exemple, qui émet le vœu de voir le gouvernement retirer les sanctions. L’abbé Gromer en est le rapporteur. cf annexes.

[7] E.K. du 31 décembre 1931.

[8] E.B. du 11 janvier 1932, p.1.

[9] Die Heimat de janvier 1932, p.2-3.

[10] Idem.

[11] Idem, p. 8-12.

[12] BAECHLER, op. cit., p. 453.

[13] E.B. du 22 mars 1932. Dans une résolution, « les délégués constatent avec regret : 1. que ces signatures ont été données sans consultation préalable des organes compétents du Parti ; 2. que les conditions exigées pour une conciliation avec l’UPR établies lors de l’assemblée des délégués au Baeckehiesel à Strasbourg ne sont pas réalisées ». A la suite de cette décision, Schmidt –le-Roi démissionne de la gérance et Oberkirch de la présidence de l’APNA : ils étaient à l’origine de l’accord.

[14] Voir le programme de l’APNA.

[15] Elsässer du 18 mars 1932.

[16] Elsässer du 29 mars 1932.

Le Volksfront (11) Décléricaliser l’Alsace?

Période du Volksfront

A partir de 1931, la situation économique commence à se dégrader sérieusement en Alsace ; l’industrie textile, dont la crise s’amorçait déjà en 1929, connaît de grandes difficultés. Selon M. Koch, la crise en Alsace s’explique « par la dispersion des petites entreprise et le manque de modernisme de leur exploitation[1] ». A Haguenau, par exemple, la crise se manifeste notamment dans les secteurs du bois et du houblon. De plus, la situation bancaire s’aggrave et on ne peut que constater que la production industrielle de la région a fortement diminué. L’économie alsacienne, grande exportatrice, est par ailleurs très sensible à l’évolution internationale, et l’Alsace se retrouve dès lors parmi les régions les plus durement touchées par la crise.

1) Les élections de 1931-1932

C’est dans ce contexte que vont se dérouler les élections cantonales, en octobre 1931. Elles devancent de peu les élections législatives, et font figure de test. Elles sont précédées par une nouvelle tentative de rapprochement entre l’UPR et l’APNA, due aux différents succès de l’APNA, dont le dernier en date est la victoire aux élections cantonales complémentaire de Wissembourg du Dr Schalck[2], qui battait le candidat UPR Braun dès le premier tour. De plus, plusieurs polémiques voient le jour : l’une part d’une réflexion nouvelle sur la nature de l’autonomisme ; l’autre sur la notion de cléricalisme.

Tractations et élections cantonales.

Le problème de l’autonomisme va une fois de plus se poser dans ce que l’on a appelé l’Affaire d’Ingwiller. En effet, en janvier 1931, la direction des cultes, comme le Concordat lui en donne le droit, refuse le transfert dans la petite ville d’Ingwiller du pasteur Charles-Edouard Berron[3], car les milieux nationaux le trouvent trop autonomiste. C’est l’occasion pour la presse nationale de se féliciter du fait qu’enfin le gouvernement montre plus de fermeté à l’égard des prêtres et des curés : « s’il continuait dans la voie dans laquelle il vient de s’engager [...] c’est-à-dire s’il était décidé à faire preuve de fermeté et à ne plus tolérer que le clergé s’écarte des devoirs du Concordat, la situation en Alsace pourrait bien s’améliorer[4] ». De fait, un certain nombre de pasteurs alsaciens avaient signé le Heimatbund, comme G. Ruch, Ernest Decker, A. Hirtzel… Mais la Dépêche de Strasbourg du 14 janvier va plus loin en déclarant que « d’autres pasteurs, précisément dans cette partie de l’Alsace où réside le pasteur Berron [...] n’admettent pas qu’on leur parle français, mais refusent même de parler l’alsacien et obligent leurs ouailles à converser avec eux en Allemand ». Elle confond cependant attitude antifrançaise et poids des traditions allemandes et luthériennes dans la vie du protestantisme, ce dernier restant très replié sur lui-même surtout en Alsace du Nord.

Les réactions des milieux autonomistes sont bien entendu virulentes, l’E.K. estimant que cette décision « fait partie du Kulturkampf dans lequel se trouve prise la population croyante d’Alsace et de Lorraine [...] Les intérêt religieux de notre pays sont menacés par la puissance secrète des loges »[5]. Haegy, déclarera quant à lui que « demander un patriotisme actif de tous les Alsaciens, ce serait leur demander quelque chose de mensonger, car l’histoire déchirée de leur pays a détruit un tel sentiment : l’Alsacien n’éprouve des sentiments véritablement forts que pour sa Heimat »[6].

Au mois de février, pourtant, dans le nouveau gouvernement Laval, une mesure est prise sur les conseils de Frey, devenu sous-secrétaire d’Etat au commerce, qui donne satisfaction à une grande partie des Alsaciens : autorisation était faite d’utiliser l’allemand dans les actes judiciaires. C’est à cette occasion que l’on peut à nouveau constater le fossé qui se creuse entre les autonomistes modérés, et les extrémistes / séparatistes. En effet, les premiers se réjouissent de cette action du gouvernement, regrettant seulement qu’elle arrive si tardivement, et le 16 février 1931, l’E.K. reconnaît qu’un pas important a été réalisé pour clore le problème des difficultés linguistiques. Pourtant, le journal de Jungmannschaft, organe des jeunes autonomistes extrémistes, déclare que « le français nous est aussi étranger que l’italien ou l’espagnol. Certains disent : le français doit nous être imposé parce que c’est la langue de l’Etat. Mais nous répétons que nous ne voulons appartenir qu’à un Etat alsacien-lorrain. Nous n’avons pas besoin d’apprendre une autre langue à côté de la langue allemande »[7]. Cette position tranchée conduit les autonomistes modérés à réagir. Camille Dahlet répondra le 12 juin dans une interview donnée à la Deutsche Allegemeine Zeitung : « Les Alsaciens ont trouvé dans l’Etat vers lequel les poussait une sympathie traditionnelle, la plus centralisatrice des constitutions et en même temps le plus étroit et le plus intolérant de tous les concepts de la patrie, qui ne se contente pas de la loyauté civique mais qui exige des alsaciens l’abandon de leur Volkstum et leur assimilation linguistique et culturelle… ». Mais il s’agit là de la seule critique qu’il porte contre la France, car pour lui, le seul but de l’autonomisme est de maintenir l’Alsace dans le cadre français, tout en lui faisant reconnaître, en raison de sa situation linguistique, un statut à part.

C’est dans cette atmosphère que vont s’engager de nouvelles négociations entre l’UPR et l’APNA, pour lesquelles Didio s’engage à accepter le rôle de médiateur sous couvert d’avoir des réponses claires à deux interrogations : « 1. L’APNA jouit-elle de la faveur gouvernementale pour renforcer la cause catholique en Alsace ? 2. Gardera-t-elle ses bailleurs de fonds si elle va avec nous ? » [8]. Une réunion publique est organisée à Bischeim début mars 1931[9], qui réunit Oberkirch et Struss pour l’APNA, Walter et Didio pour l’UPR. Si l’on s’accorde sur la priorité à donner aux questions religieuses, le bât blesse sur les questions relatives au Volksfront. En effet, Michel Walter déclare : « Nous sommes un parti national et nous voulons le rester. Nous nous plaçons sur le terrain de l’Alsace française [...] [Mais] nous sommes avec la même énergie un parti régionaliste [...] Pour nous l’amour de la Heimat vient en premier lieu et nous conduit à l’amour de la patrie »[10]. Il justifie ainsi la politique du Volksfront, et contente l’Abbé Gromer, peu satisfait de l’influence grandissante de Didio dans le parti[11]. En face, Oberkirch est hostile à l’autonomie régionale et préconise un régionalisme économique et administratif[12]. Cette discussion sur le rapprochement est un échec, tout comme les autres tentatives qui suivront, car une nouvelle polémique éclate : celle sur le « cléricalisme ».

En effet, lors d’une conférence à Roubaix, le 4 décembre 1930, le Comte de Leusse affirme qu’ « il faut décléricaliser l’Alsace ». La presse UPRniste s’empresse de reprendre ces propos, qu’elle juge scandaleux. Il s’agissait là en fait pour de Leusse de  critiquer le rôle du clergé en Alsace, et de l’amener à ne plus faire de politique active. L’Elsässer Bote, par exemple, va stigmatiser les prêtres qui « exploitent la religion au profit d’une politique purement terrestre », et qui « au nom de l’autorité divine imposent des conceptions purement humaines »[13]. Car il s’agit bien pour l’APNA de dénoncer le soutien du clergé catholique à l’UPR. Mgr Ruch se mêle bientôt de la polémique en déclarant que « tout catholique peut lire le Bote sans commettre aucune faute » et il critique l’Elsässer et l’Elsässer Kurier qui l’ont souvent attaqué[14]. Dans le Bulletin ecclésiastique du 1er mai 1931, il publie une « lettre de l’évêque de Strasbourg à plusieurs de ses diocésains », qui affirme que « l’autorité de l’Eglise ne doit pas être mise au service d’un parti, de la politique proprement dite ou d’une cause profane ». Alors que Didio reproche par la suite à l’évêque ses critiques injustes à l’égard de l’UPR, l’évêque lui adresse un blâme pour « oubli de la vérité et du respect dû  à la hiérarchie catholique ».

On le constate, l’ambiance est tendue, et cette polémique a le mérité de souligner qu’une large partie du clergé est resté favorable à l’UPR, et que c’est certainement grâce à cette fidélité que le recrutement de l’APNA est resté aussi limité. Pourtant dès cet instant on ne peut que constater que plusieurs tendances sont à l’action au sein de l’UPR, qui permettent au parti de jouer sur plusieurs tableaux à la fois : le chanoine Didio, malgré cette polémique avec l’évêque, se range dans le camp « national », tandis que Walter est régionalistes. Haegy et Rossé forment la dernière tendance, très proche de l’autonomisme. L’abbé Gromer reste toujours très proche de cette dernière frange du parti catholique, et collabore beaucoup avec Rossé.

La préparation des élections cantonales se déroule dans cette ambiance : dix-sept conseillers généraux sont soumis au renouvellement dans le Bas-Rhin, dont six APNA et deux UPR. Lors de la réunion du comité départemental du 20 septembre 1931[15], on cherche à déterminer une tactique, et l’absence du chanoine Didio renforce les positions de Gromer et Walter. Une déclaration, adoptée par l’UPR, montre que le parti décide de lutter contre tous les mouvements qui prônent l’anticléricalisme et le nationalisme : « En tant que parti chrétien, l’UPR est violemment hostile à tout parti dont les représentants placent l’anticléricalisme ou le nationalisme chauvin au-dessus de tout »[16]. Et, reprenant les vœux de Gromer, à savoir placer à la tête de toute institution des gens favorables à la politique de l’UPR et du Volksfront[17], la proclamation continue en affirmant « qu’il faut abattre la majorité du conseil général et la remplacer par des hommes courageux et pleins de conscience » car l’actuelle majorité du Conseil Général est responsable de l’échec des revendications régionalistes, linguistiques, et des demandes d’amnisties à l’égard des autonomistes formulées par l’UPR. Or l’essentiel de cette majorité est catholique tendance APNA…

L’UPR va alors présenter des candidats partout où cela lui est possible, et pour les cantons où elle est absente, elle invite à nouveau ses électeurs à voter « contre les candidats des partis anticléricaux ou chauvins »[18] et passe plusieurs accords avec les autonomistes ; on note par exemple l’absence de candidat UPR à Strasbourg-Est, dans le but de favoriser l’élection de l’autonomiste Roos. L’UPR reste donc toujours fidèle au Volksfront, par contre, dans tous les cantons où figure un candidat APNA sortant, l’UPR se présente, et inversement… L’appel électoral publié dans l’Elsässer du 10 octobre est sans ambiguïté : le journal présente l’élection comme une lutte décisive entre les deux partis : « le jour des comptes est arrivé. Donnez à ces traîtres au parti la leçon qu’ils méritent ».

Quels sont les résultats de ces élections ? Dans le Bas-Rhin, dès le premier tour, quatre candidats de l’APNA sont élus, mais le parti perd deux sièges, ceux d’Obernai et de Woerth. Dans ce dernier canton, c’est le maire de Haguenau Weiss, aidé par Gromer, qui l’emporte sur Weydmann, pourtant président de l’APNA depuis 1930 ! Les autres candidats du parti sont mis en ballottage, ou perdent de nombreuses voix par rapport au scrutin précédent. En définitive, sur les dix-sept sièges, neuf seulement sont acquis[19]. Au second tour, l’UPR Reibel se désiste en faveur du communiste alsacien Schreckler à Strasbourg-Ouest[20], qui remporte les élections ; Ross est également élu grâce à l’appui des communistes dissidents.                       Au total, dans le Bas-Rhin, les nationaux, souvent divisés, subissent une large défaite, puisque le camp autonomiste gagne quatre sièges, deux UPR, un communiste et un autonomiste, au détriment de l’APNA et des socialistes (moins deux sièges chacun). Dès lors, au Conseil général du Bas-Rhin, la majorité change de camp. L’Elsässer fête au lendemain de l’élection « la victoire de la Volkspolitik sur la politique des préfets »[21].

Dans le Haut-Rhin, les affrontement entre les deux partis sont beaucoup moins virulents. L’APNA ne présente pas de candidats contre les conseillers UPR sortants, et l’UPR fait de même dans deux cantons. Les positions des deux partis ne sont pas modifiées, l’UPR gardant onze mandats, l’APNA huit.

L’UPR renforce au final ses positions, mais la victoire n’est pas complète. Michel Walter est certes élu à la présidence du conseil général du Bas-Rhin, mais avec seulement une voix de majorité, et grâce au soutien des autonomistes et des communistes alsaciens. De plus, la commission départementale, présidée par Gromer, ne comporte aucun membre de la minorité : les partis « nationaux » ont en effet refusé le partage proportionnel qui leur était proposé[22]. Ces élections permettent de bien saisir les limites des forces de l’APNA, et de constater le poids du clergé dans les campagnes alsaciennes : le clergé a fait le choix de l’UPR, « qui lui sembl[e] un garant plus efficace des libertés religieuses et linguistiques »[23] et a été suivi très largement par la population rurale.


[1] KOCH (M.) « La crise économique en Alsace et Lorraine », dans Als. Fse du 20 septembre 1931.

[2] 6504/8 oo  Notes de Gromer sur le compte d’Ernest Schalck, cons. gal de Wissembourg. 1931.

[3] Né en 1898, se réfugiera en Allemagne à la fin de la guerre. Voir BOPP, op. cit, p. 54. Et KESSLER, Régime concordataire et droit public en Alsace-Lorraine, 1954. Voir également les archives de la paroisse d’Ingwiller.

[4] France de l’Est, du 12 janvier 1931.

[5] E.K. du 23 janvier 1931.

[6] Alsace Française, du 1er mars 1931.

[7] Jungmannschaft, 21 février 1931. le journal a des liens poussés avec le Parti national-socialiste.

[8] E.K. du 13 février 1931. M. Baechler développe ces questions.

[9] Elsässer du 3 mars 1931

[10] ELZ, 3 mars 1931.

[11] 6519/59  Correspondance politique entre Michel Walter et Gromer. 1926-1934 lettre de mars 1931.

[12] BAECHLER, op. cit., p. 448.

[13] E.B. du 24 février 193.

[14] E.B. du 28 avril 1931.

[15] Messager d’Alsace, 22 septembre 1931. M. Baechler donne une autre date, celle du 13 septembre, in B. op. cit., p. 450.

[16] Elsässer, du 21 septembre 1931.

[17] Cf. « Notre politique est claire : la préservation des droits inaliénable de notre peuple, son droit de régler lui-même sa manière de vivre. Nous nous devons d’avoir des représentants politiques qui vont garantir le respect sans réserve de cette volonté du peuple de conserver nos particularités ! »

[18] Elsässer, du 14 septembre 1931.

[19] Cf. tableaux en annexe.

[20] Deux candidats nationaux se présentent contre lui Koessler (S.F.I.O.) et Federlin, démocrate ; les démocrates refusant de retirer leur candidat au second tour.

[21] Elsässer du 26 octobre 1931.

[22] Die Heimat, novembre 1931, p. 524-525.

[23] DREYFUS, op. cit., p. 174.

Le Volksfront (10)

c) Une première tentative de rapprochement avec l’APNA.

C’est dans ce contexte que va se produire la première tentative de rapprochement avec l’APNA. De fait, les catholiques alsaciens sont, nous l’avons dit troublés : entre un évêque proche du nouveau parti, et des curés qui interdisent les journaux proches de celui-ci, la situation est, reconnaissons-le, confuse. Cependant, les négociations achoppent sur plusieurs points. En premier lieu, citons le poids des alliés politiques : en effet sans l’UPR, les autonomistes se retrouvent dans l’impasse n’ayant pas assez d’influence politique pour peser seuls dans les débats, et sans l’APNA, les démocrates sont voués à l’impuissance. Aussi, le curé Schaeffer propose dans le Volksfreund, hebdomadaire catholique, une solution de conciliation qui repose sur plusieurs conditions : ne plus discuter de la question de responsabilité quant à la scission, écarter les questions de personnes, éviter toute équivoque vis-à-vis de l’autonomisme et refuser toute alliance à gauche[1].

L’UPR va reprendre cette proposition mais y rajoutera certains éléments : « Notre parti a vivement regratté que la collaboration efficace des catholiques en un seul parti politique ait été détruite [...] Les catholiques de notre parti formulent tous le vœu pressant que l’on rende du moins possible, en dehors des partis politiques, une collaboration organisée pour la défense des intérêts religieux.

Notre parti [...] défendra en première ligne les intérêts religieux et de plus tous les autres droits politiques de notre population sur la base de son ancien programme. Son organisation et sa méthode d’action politique ont fait leurs preuves et n’ont pas à être abandonnées ni modifiées[2] ».

Il apparaît très clairement que l’UPR estime qu’elle n’a rien à modifier à son action antérieure, et qu’elle attend des gens de l’APNA qu’ils reconnaissent leur erreur et réintègre ses rangs sans tarder. Le Volksfreund réagira rapidement, estimant que la direction de l’UPR ne se contente que « de vœux pieux [3]». Il semblerait qu’en fait aucun des dirigeants deux partis ne songe réellement à une fusion : l’APNA, après ses dernières victoires, se sent le vent en poupe, tandis que l’UPR pense être dans son bon droit. Il semblerait que l’UPR ne se rende pas compte de sa grande part de responsabilité dans la scission, puisque, comme le remarque M. Oscar de Férenzy : « certains de ses dirigeants se sont laissé emporter à un moment donné par la vague autonomiste, se rendant solidaires d’un mouvement qui, recourant parfois aux méthodes et moyens les plus blâmables, poursuivait une utopie, et par là ils ont profondément heurté le sentiment national de ceux qui ont le cœur français[4] ».

C’est dans ce contexte que des élections municipales complémentaires ont lieu à Strasbourg et Colmar. Quatre sièges à Strasbourg et deux à Colmar étaient à pourvoir. A Strasbourg, l’UPR ne présente pas de candidats, préférant soutenir discrètement le candidat autonomiste[5]. L’APNA, les radicaux, les socialistes, les démocrates étaient également en lice. Les candidats du camp national arrivent nettement en tête au premier tour, mais faute d’accord un seul candidat de leur tendance sera élu[6], contre trois autonomistes. Les électeurs de l’UPR ont donc voté en grande partie pour les candidats autonomistes, tandis que le front commun décidé par le camp national, n’a pas tenu notamment à Strasbourg Ouest. A Colmar, le candidat autonomiste présenté est Rossé, une fois de plus candidat de l’UPR, qui se lance dans la campagne en compagnie d’un communiste, Oscar Dider. L’APNA aura beau jeu de critiquer à nouveau la collusion UPR/communistes, mais elle va se retirer au second tour, permettant à un socialiste et à un radical de se faire élire. On constate bien, sur ces deux cas particuliers, les difficultés que posent un rapprochement, et combien les liens entre l’UPR et les autonomistes, subsistent. Mais l’APNA se sent à nouveau en position de force, puisque Rossé est à présent mis à l’écart de la vie municipale de Colmar.


[1] Volksfreund du 2 mars 1930.

[2] Elsässer, 22 février 1930.

[3] Volksfreund du 9 mars 1930.

[4] FERENZY (O. de), La vérité à propos de l’Alsace, Paris, 1930,

[5] Nouveau Journal de Strasbourg, 2 octobre 1930.

[6] DREYFUS, op ; cit., voir tableau p. 164.

Les programmes de l’UPR, parti catholique alsacien

Héritière de l’ancien Centre Alsacien Lorrain d’avant guerre, la politique de L’UPR se définit le 13 février 1919 lors d’une assemblée constitutive qui rassemble environ 300 délégués de toutes les associations catholiques d’Alsace-Lorraine à Strasbourg. Le Dr Pfleger  y prononce un discours qui définit les grands traits des revendications du nouveau parti : le maintien de l’école confessionnelle, la prise en considération du bilinguisme, et la garantie de conserver les avantages sociaux et économiques acquis, ainsi qu’une organisation de l’administration dans le sens du régionalisme avec transfert des organes responsables à Strasbourg. Le 19, le nom d’Union Populaire Républicaine est adopté et Joseph Pfleger en devient le président. Le 4 août, un congrès est réuni pour adopter définitivement le programme et les statuts.

Le programme du 4 août 1919 définit les grandes lignes de la doctrine de l’UPR. Il est complété dans son chapitre régional en 1925, par un programme communal détaillé en 1935 et enfin en 1938 par un manifeste sur les questions d’actualité. Ce parti politique de masse unit, dans une même conception chrétienne du monde, des hommes aux intérêts et aux sensibilités nationales, politiques et sociales très diversifiées.

Il insiste tout d’abord sur la nécessité de réformer l’Etat français, fondé sur une centralisation et une bureaucratie excessive » afin d’en faire une vraie démocratie. Il préconise l’extension du droit de vote aux femmes, l’instauration d’un vote familial et un scrutin de liste à la proportionnelle intégrale. Le parti se prononce également pour un système de référendum sur les nouvelles lois ou les projets de loi. Le principe fédéraliste de subsidiarité est toutefois l’élément le plus abondamment développé. Il consiste à « laisser les affaire de l’Etat à l’Etat, les affaires de la région à la région, les affaires de la commune à la commune ». Dès 1919, le parti demande une profonde réforme administrative du pays, pour en venir à un « sain régionalisme ». La région doit être pourvue d’un Conseil régional élu, chargé de voter le budget et certaines mesures d’ordre administratif, en particulier le culte et l’enseignement. En août 1926, les députés UPR déposent à la Chambre une proposition de résolution qui demande au Gouvernement d’agir en ce sens. En juin 1934, ils déposent une proposition de loi demandant la création d’une région Alsace, qui doit hériter des compétences des départements (qui disparaissent) et recevoir de larges pouvoirs dans le domaine de l’enseignement, du culte, des assurances sociales… Elle serait administrée par une Assemblé régionale élue au suffrage universel direct et par un administrateur nommé par le gouvernement. L’une votant le budget régional, tandis que l’autre dirigerait l’exécutif.

L’UPR défend avec vigueur et acharnement le particularisme culturel et religieux de l’Alsace. En effet, dans l’esprit des rédacteurs du programme, la réforme de l’Etat est liée à la défense des institutions religieuses et scolaires de l’Alsace. Pour garantir la défense des particularismes, l’UPR met en avant l’autonomie régionale, qui paraît plus sûre face à un Etat dont on se méfie parfois. L’UPR, par ailleurs, se prononce pour le maintien du Concordat, et réclame une très large application du bilinguisme aussi bien dans la justice et l’administration, que par l’enseignement de l’allemand à l’école primaire et secondaire.

L’UPR s’intéresse également aux questions sociales, et apparaît très soucieux de l’avenir des paysans et des classes moyennes. Le programme de 1919, s’inspirant du catholicisme social du XIXe siècle condamne assez largement les excès du capitalisme, mais également le socialisme. Mais l’UPR élabore également un programme de réformes qui demande la nationalisation des moyens de transport « des grandes entreprises qui exploitent les richesses du sous-sol et les forces naturelles ». L’UPR espère ainsi limiter la concurrence qu’exercent certaines grosses entreprises sur les petits producteurs, qu’elle désire préserver. A là lutte des classes, l’UPR oppose la solidarité entre classes sociales et la conciliation entre patrons et employés au sein de commission mixtes qui fixeraient un salaire minimum. De plus, l’UPR développe largement son programme de défense des classes moyennes, des agriculteurs et des petits commerçants et grâce à ses contacts avec les syndicats indépendants, possède une influence certaine sur le monde ouvrier. Il est certain que ce parti a attiré une certaine partie de l’électorat de gauche, alors que le parti socialiste amorçait un déclin rapide pendant l’entre-deux-guerres.

Jean Keppi (1888 Mulhouse – Dachstein1967)

Jean Keppi (1888 Mulhouse – Dachstein1967)

Est l’un des organisateurs du parti catholique. Né en 1888 à Mulhouse d’un père boulanger et restaurateur, il fait ses études primaires à Mulhouse, avant d’entrer à l’Ecole Normale d’instituteurs de Colmar carrière dont il se détourne pour aller continuer ses études au lycée moderne de Mulhouse. De 1908 à 1913 il va à Zurich et Strasbourg pour étudier le droit politique et le droit public. Il prend contact avec Carl Sonnenschein par le biais de l’Erwinia (corporation d’étudiants catholiques fondée à Strasbourg) ; il entretiendra une correspondance active avec celui-ci. Keppi va très vite s’enthousiasmer pour l’action sociale, et il organise en 1910 des cours de vacances pour ouvriers et employés, cours qui vont connaître un grand succès.

Par le biais de l‘Erwinia, il rencontre Charles Moschenross, Brauner, Kraehling, qui se retrouveront par la suite dans l’aile gauche de l’UPR.

C’est à cette période également que Keppi prend contact avec Martin Spahn, puisqu’il fait campagne pour celui-ci à Mulhouse. C’est, par ailleurs, par le biais de Spahn que Gromer et Keppi se rencontrent. En 1913, Keppi se fait remarquer par une brochure, Die Zeitungen Elsass-Lothringens. Eine statistische Studie, où il met en évidence l’infériorité numérique de la presse catholique face à la presse neutre ou adverse et insiste sur la nécessité de la développer dans le but de donner une assise solide au Centre. Par la suite, il sera chargé du secrétariat permanent du Centre. A partir d’avril 1913, il sera chargé de l’organisation du parti, aidé en cela par Michel Walter. Il se révèle être un chaud partisan du ralliement au Zentrum et d’une collaboration étroite avec le catholicisme social rhénan. C’est en cela qu’il est un véritable représentant de cette génération qui n’a pas connu la protestation et se sent alsacienne et allemande. Il est par après incorporé comme soldat en août 1914.

Après le retour à la France, il participe activement à la reconstitution du parti. Il devient secrétaire général de la nouvelle formation et va créer la Correspondance populaire. Au sein du parti, il se situe d’emblée à l’aile gauche, « populaire » et nettement régionaliste. Pourtant, le succès de l’aile droite à l’Assemblée générale du 4 août 1919 lui fait perdre sa place au comité directeur, et il doit démissionner du secrétariat général.

C’est en 1922 qu’il quitte Strasbourg pour Haguenau. Il va y occuper le poste de secrétaire général de la mairie jusqu’en 1936. Il retrouve l’abbé Gromer et son condisciple de l’Erwinia, Charles Moschenross. Le trio va dominer la vie politique de Haguenau jusqu’en 1935 et y constituer un des foyers les plus actifs de l’aile gauche de l’UPR. C’est de ce groupe que part l’idée du Heimatbund, et le manifeste sera imprimé à Haguenau. Secrétaire général de l’Heimatbund, Keppi est contraint de démissionner de l’UPR en février 1927. C’est le symbole de l’échec d’une politique qui visait à imposer une Volksfrontpolitik. Michel Walter est pour une bonne part dans cet échec. Il pourra cependant réintégrer le parti à la suite de la publication d’une lettre de Ricklin à Riehl, où Ricklin affirme que la mention « dans le cadre de la France » était pure précaution. Mais en 1928, le trio contraint Michel Walter à retourner sa veste, en lançant contre lui le candidat René Hauss, qui avait de forte chances de battre Walter. Keppi et Gromer peuvent à partir de cet instant mener la politique du Volksfront, avec l’appui de Walter.

Keppi est aussi un gestionnaire recherché, puisque nous avons vu qu’il s’occupait de la gestion de Haguenau et en 1930, l’UPR fait appel à lui pour remettre de l’ordre dans les finances du parti.

En 1936, pourtant, il doit quitter sa fonction à la mairie de Haguenau après l’échec de l’UPR aux municipales. Il devient alors 3eme vice-président du parti.

Pendant la guerre, il souscrivit au Manifeste des Trois-Épis et il exercera les fonctions de commissaire aux réfugiés. Dès 1942, il est en contact avec la résistance allemande à Hitler, et il prendra contact avec les conjurés de Gördeler. Ils élaborèrent avec son aide un plan d’action pour assurer la transition en Alsace, dans l’hypothèse d’un succès du complot contre Hitler. Après l’échec de l’attentat du 20 juillet 1944, un mandat d’arrêt fut lancé contre Keppi. Après la Libération, il comparaît comme prévenu libre au procès de Strasbourg en août 1947. Il est condamné à 15 ans d’indignité nationale, mais il est réhabilité pour résistance à l’occupant. A partir de 1946, il collabora régulièrement à l’Ami du Peuple.

Pour M. Baechler, « l’activité de Jean Keppi a été profondément marquée par l’influence du catholicisme politique et social de München-Gladbach. Il en garde le souci d’un parti populaire, d’une Volkspartei qui agit par et pour le peuple alsacien. Il est profondément démocrate et hostile à l’influence des notables, dont il estime qu’ils ont perdu leurs racines populaires»[1].


[1] BAECHLER, op. cit., p. 598 et suivantes.

BA (4) Hauss René (Strasbourg 1896- Bavendorf Allemagne, 1965).

Imprimeur et homme politique, il est le fils de Charles Hauss, député au Reichstag et illustre personnalité politique de la circonscription de Haguenau.

Il s’engage comme volontaire à tout juste 18 ans dans l’armée allemande, et obtient de nombreuses distinctions militaires. A la fin de la guerre il rejoint son père dans la direction d’une imprimerie rue de l’Ail, avant de participer au lancement de la Zukunft le 9 mai 1925. Il est profondément engagé dans le mouvement autonomiste et en 1926 il est parmi les signataires du manifeste du Heimatbund. En 1927, il fonde avec Paul Schall et Karl Roos l’Unabhängische Landespartei et sera parmi les dirigeants autonomistes arrêtés à Noël 1927. Cédant aux instances de Gromer, il se présentera d’ailleurs aux élections législatives de 1928 dans la circonscription de Haguenau, concurrençant Michel Walter, avant de se désister quand ce dernier promet de défendre la ligne autonomiste dans l’UPR. René Hauss sera acquitté au procès de Colmar, mais l’année suivante il lance le journal autonomiste Die Volkswille qui devient en 1930 l’Elsass-Lothringer-Zeitung (ELZ). Lors des élections de 1929, il est élu député de Colmar comme candidat autonomiste, après que l’élection de Rossé ait été cassée en novembre 1928 (C’est ainsi que Hauss devient pour les colmariens l’ « ersatz Rossé »). Déjà conseiller de Seltz, il cumule à ces deux charges le poste de conseiller municipal à Strasbourg. A la déclaration de guerre, il est arrêté et emprisonné avec d’autres dirigeants autonomistes à la prison militaire de Nancy. Libéré par les Allemands, il accepte en 1941 le poste de Kreisleiter à Haguenau. En 1945, il se retire en Allemagne, où il meut le 27 novembre 1965.

Publié dans: on 14 novembre 2008 at 21:59 Laisser un commentaire
Tags: , , ,