Haguenau, 1932

A Haguenau, la section cantonale de l’UPR a été réorganisée à la fin de l’année 1929[1]. A partir de cet instant, il apparaît que les réunions se font de plus en plus fréquentes, preuve d’un regain d’activité. Gromer et Walter y font ainsi de fréquentes allocutions et se font régulièrement renouveler la confiance, lors de votes sur diverses résolutions prises[2]. Ils travaillent donc très souvent de concert ; Walter prie en effet très souvent Gromer de préparer avec lui les réunions puis de l’accompagner.

Ainsi, le 20 mars 1932, lors de la réunion des délégués de la circonscription, l’abbé Gromer propose Michel Walter comme candidat de l’UPR, et celui-ci est désigné à l’unanimité[3]. On voit bien la différence avec les précédentes élections législatives, où Gromer et Walter s’opposaient ! Walter a pourtant tenu en grande partie ses promesses, et il a à plusieurs reprises soutenu le Volksfront ; dès lors, du fait de cet accord, aucun candidat autonomiste ne se présente dans la circonscription.

La campagne est très intense : de nombreuses réunions sont organisées dans tous les villages de la circonscription, et l’abbé Gromer sera en maintes occasions aux côtés du candidat. Celui-ci y développe plus particulièrement le thème de la défense religieuse et reproche notamment à l’APNA de faire passer l’intérêt national avant l’intérêt religieux : si la critique est connue, elle fait très forte impression dans les petits villages. Il détaille également quels sont les moyens mis en pratique par l’UPR pour défendre la politique du Volksfront ainsi que ses propositions pour sortir le canton des divers problèmes économiques[4], les environs de Haguenau étant particulièrement touchés par la crise du bois et du houblon.

Il y développe également les thèmes de la lutte contre les partis de gauche en leur reprochant, bien entendu, leur anticléricalisme, mais il prend bien soin de développer sa volonté de défendre les revendications sociales des ouvriers.

Michel Walter a cinq concurrents. La candidature de Léon Ginter, déjà candidat aux municipales, sous l’étiquette APNA-démocrates, n’est pas surprenante. L’UPR lui reproche cependant d’avoir joué un rôle important lors de la dissolution de 1928, puisqu’il l’appelait de ses vœux, et le présente à ce titre comme un adversaire de la défense des droits religieux[5]. Les autres candidatures sont celles de Möhn pour le parti communiste, de Hincker pour les socialistes, tous deux déjà présents lors des élections précédentes, de Doriath pour le parti communiste alsacien et enfin Wurch comme candidat indépendant. Il est à noter que l’Elz fait campagne pour Doriath, ce qui soulève le mécontentement de la section UPR de Haguenau, et l’abbé Gromer ne manquera pas de souligner sa désapprobation. Mais cette candidature de Doriath ne peut en aucun cas être comparée à celle de Hauss : le candidat communiste n’a que très peu de soutien dans la ville et il n’est pas aussi connu.

A l’issue du premier tour, Walter possède une solide avance, avec environ 46% des voix. Ginter arrive en seconde position avec près de 20%, ce qui prouve que l’APNA n’est pas en reste dans cette circonscription pourtant bien tenue par l’UPR, même si elle n’est pas en mesure d’inquiéter Walter. Les autres candidats ont en deçà des 15% (SFIO : 13.6%, PC : 12.3%, PCAL : 4.9%, Indépendants : 2.9%)

Aucun candidat ne se désiste pour le second tour, et c’est donc fort logiquement que Walter est élu, avec d’ailleurs 700 voix de plus qu’en 1928. Aussi, malgré une abstention en hausse (2500 votants en moins), Walter, entre les deux tours, améliore son score de 1200 voix, tandis que celui de l’APNA s’effondre. On peut dès lors se demander si Walter n’a pas bénéficié du report des voix de l’APNA, sans avoir pourtant passé d’accord. Il est par ailleurs très intéressant de constater que la présence d’un concurrent catholique national a moins de conséquence que celle d’un concurrent autonomiste d’importance, bénéficiant de soutiens. En 1928, Walter n’avait obtenu que 40 % des suffrages au premier tour et 58 au second, alors qu’en 1932, il obtient respectivement 46 et 63%. Le choix de s’entendre avec les personnalités autonomisantes de la ville, comme Gromer, porte donc ces fruits ; les partis autonomistes n’ont, dans la ville, aucune influence  sans l’aide de ce dernier et de Keppi.

Au total, grâce à sa meilleure implantation, l’UPR a réussi à contenir les assauts des catholiques nationaux. Cependant, il s’affirme de plus en plus comme un parti essentiellement rural. Dans les régions urbaines et industrielles autour de Mulhouse ou Strasbourg, l’UPR n’a qu’une influence très faible. Les bons résultats de l’UPR se rencontrent dans les régions rurales traditionnelles, où une population croyante suit le clergé, et dans les villes faiblement  industrialisées. L’APNA, quant à elle, n’a pas réussi à développer son influence. Les succès qu’elle remporte sont surtout « liés au poids personnel de ses candidats et à leur influence »[6]. Par ailleurs, à la lecture de ces résultats, on se rend compte que l’autonomisme est un phénomène essentiellement bas-rhinois. Dans ce département, les autonomistes font campagne à « visage découvert », et ils présentent cinq candidats sur les neuf circonscriptions: à Saverne (Dahlet), Sélestat (Hauss), Strasbourg-campagne (Roos), Strasbourg I (Schall) et Wissembourg (Heil). Et les résultats montrent qu’ils sont relativement bien implantés dans les arrondissements de Sélestat, Wissembourg et Strasbourg-campagne. Pour M. Dreyfus, l’autonomisme apparaît comme très lié à la pratique de la langue allemande, puisqu’il constate que c’est dans les régions où l’on parle le moins français que les autonomistes ont réalisé leurs meilleurs scores[7]. Mais il constate également que l’influence des autonomistes a été encore plus forte dans les cantons protestants, et ceci très certainement en raison du « poids culturel que représente l’allemand dans ces régions luthériennes ».

Ces élections nous montrent par ailleurs que les Alsaciens ne sont pas prêts, en 1932, à accepter le laïcisme : en effet, les partis anticléricaux ont été mis en échec un peu partout. De plus, en votant majoritairement pour l’UPR, l’Alsace a prouvé son attachement à son statut particulier sur les plans religieux, administratif et linguistique. Mais ce succès du parti catholique met également en lumière le désir de la population de rester dans le cadre de la France. L’autonomisme, le séparatisme, essuient des revers cinglants: le fait que ni Roos, ni Hauss ne soient arrivés à se faire élire marque l’échec de leur politique.


[1] Unterländer, n°223-246-253-271/ 1929

[2] Unterländer n° 223-264/ 1929.

[3] Idem n°68/1932

[4] Idem n° 96-101/ 1932

[5] Idem n°92-95/ 1932

[6] DREYFUS, op. cit., p. 186.

[7] Idem, p. 193.

Les élections législatives de 1932 en Alsace: entre confrontation et confusion

  1. Les résultats des élections

La campagne de l’UPR se fait essentiellement sur le thème de la défense des intérêts du peuple alsacien face à la crise économique et de la défense de la paix[1]. L’APNA, quant à elle, a beau jeu d’insister sur le danger du mouvement hitlérien et, rappelant les tensions qui ont lieu à l’Université par exemple, met en avant la nécessité de clarifier la situation politique en Alsace, en condamnant l’autonomisme et les alliances passées par l’UPR avec autonomistes et communistes[2].  Il convient à présent de revenir sur les résultats du 1er mai.

Ils sont donnés par le tableau suivant[3] :

Circonscription Votants Dém. APNA UPR Radic. SFIO PCF. Auton. PCal
Bas-Rhin
Erstein 16124 3663 7660 2067 1382 1352
Haguenau 16570 3246 7711 2253 2057 811
Molsheim 15351 1770 10861 (élu) 1390 1330
Saverne 21569 7500 679 991 8117 (Progr.) 554
Sélestat 14756 7564 (élu) 545 918 5109 620
Strasbourg I 18877 4296 1307 820 5876 1035 2784 2759
Strasbourg II 12525 1729 3942 710 5522
Strasbourg-Campagne 23110 8033 2652 2790 3540 5379
Wissembourg 11732 2919 4397 2091 224 1712
Haut-Rhin
Altkirch 12772 3970 7579 (élu) 1221
Colmar 21029 2518 8894 3069 3632 1850 750
Guebwiller 17249 3786 5417 4628 745
Mulhouse 23444 7037 4754 442 8159 2937
Mulhouse-campagne 21049 2487 9582 6045 2290
Ribeauvillé 15537 4680 2892 2501 2483 172
Thann 17255 1611 8622 (élu) 2932 1317

Soit les pourcentages suivants : (en % par rapport aux exprimés)

Bas-Rhin

1928              1932              Différence

Haut-Rhin

1928            1932             Différence

Démocrates 16.1 13.4 - 2.7 13.5 10.0 -3.5
APNA 11.8 +11.8 10.2 +10.2
UPR 25.0 21.6 -3.4 40.4 39.4 -1
Radicaux 3.9 1.7 -2.2 3.7 2.9 -0.8
SFIO 18.9 14.9 -4 18.9 24.1 +5.2
PCF 20.1 8.2 -11.9 13.3 7..8 -5.5
PCAL 8.3 +8.3 0.6 +0.6
Autonomistes 7.5 10.1 +2.6 7.5 -7.5
Progressistes 4.0 5.5 +1.5
Divers 4.5 4.4 +0.1 3.3 4.8 +1.5

Ainsi, au premier tour, il n’y a que quatre élus : Meck à Molsheim, Oberkirch qui bat facilement l’autonomiste Hauss à Sélestat, et dans le Haut-Rhin, les deux UPR autonomisants, Stürmel (Altkirch) et Brom à Thann. L’UPR maintient ses positions, malgré la scission de 1928, puisque le parti obtient 21.6% des suffrages exprimés dans le Bas-Rhin, et 39.4% dans le Haut-Rhin, soit une baisse très faible par rapport à 1928. Ce premier tour est toutefois un échec pour l’APNA, qui ne dépasse pas les 12 % dans le Bas-Rhin. On ne peut manquer de remarquer, toutefois, que la part des voix nationales (APNA, Démocrates, radicaux, SFIO) progresse dans les deux départements, plus sensiblement dans le Haut-Rhin (+ 11.1%). La gauche connaît ceci dit un recul sévère, tandis que les autonomistes maintiennent bien leurs positions.

La préparation du second tour s’engage sur ces éléments et des représentants de l’UPR, de l’APNA et des démocrates se rencontrent le 4 mai à Strasbourg, pour définir une politique commune dans le Bas-Rhin, dans le but de s’opposer au Cartel. Plusieurs décisions seront prises : à Strasbourg I, le candidat UPR est retiré au profit des démocrates, alors que l’autonomiste Schall est maintenu pour le second tour. De la même manière, on soutiendra Wolff contre Dahlet à Saverne et l’UPR soutiendra également Frey qui se présente contre Roos. On ne peut manquer de constater que les liens avec le Volksfront se relâche quelque peu. Cependant, à Saverne, malgré l’accord, l’UPR soutient Dahlet jusqu’à la veille du scrutin et ne transmet le mot d’ordre de voter pour le démocrate Wolff qu’au tout dernier moment ; à Haguenau, aussi, l’APNA maintient sa candidature contre Walter, nous y reviendrons. La situation reste donc relativement confuse. Dans le Haut-Rhin, enfin, on voit apparaître une candidature nouvelle à Ribeauvillé, fruit de l’alliance entre l’UPR et l’APNA, qui désirent contrecarrer la candidature de l’industriel Burrus.

Le second tour délivre les résultats suivants :

Circonscription Votants Dém. APNA UPR Radic. SFIO PCF. Auton. PCAL /Divers
Bas-Rhin
Erstein 12256 101 9249 575 1847 484
Haguenau 14040 1102 8959 299 3401 227
Saverne 20695 8815 307 11516 (progr.) 554
Strasbourg I 20589 6189 8382 1177 4839
Strasbourg II 13643 6192 494 6575
Strasbourg-Campagne 24425 11730 3958 6708 + divers 2029
Wissembourg 12386 116 6843 4243 99 1061
Haut-Rhin
Colmar 22093 11156 8869 1626
Guebwiller 14188 7505 6372 288
Mulhouse 24521 12367 10436 1717
Mulhouse-campagne 21464 11807 8131 1384
Ribeauvillé 11716 4032 Burrus, élu 7593.

Ce qui nous donne la répartition en sièges suivante :

Bas-Rhin

1928              1932              Différence

Haut-Rhin

1928            1932             Différence

Démocrates 1 1 = 0 1 +1
APNA 2 1 -1 1 0 -1
UPR 3 4 +1 5 5 =
SFIO 1 1 = 1 0 -1
PCAL 1 1 =
Progressistes 1 1 =
Indépendant 0 1 +1

En définitive sont élus dans le Bas-Rhin trois UPR, à Erstein (Seltz), Haguenau (Walter) et Wissembourg (Elsaesser qui bat l’APNA Weydmann), un socialiste à Strasbourg I (Georges Weill), un démocrate à Strasbourg campagne (Frey), un progressiste autonomisant à Saverne (Dahlet) et un communiste autonomiste à Strasbourg II (Mourer). Dans le Haut-Rhin, l’UPR conserve ses cinq sièges, alors que le candidat APNA Grumbach est défait à Mulhouse par le candidat démocrate Wallach. Le grand vainqueur de ces élections est l’UPR, qui confirme sa prédominance dans les deux départements : elle conserve ses cinq sièges dans le Haut-Rhin, et en gagne un dans le Bas-Rhin. L’APNA, dont la volonté était de promouvoir une politique catholique-nationale et de faire contrepoids à l’UPR, n’est pas arrivée à ses fins. Avec moins de 12 % des voix dans le Bas-Rhin, elle ne fait reculer l’UPR que de 3,4% des suffrages. Elle n’arrive pas à s’imposer contre les « poids lourds » de l’UPR ; au final, seul Oberkirch est élu. L’APNA peine à ainsi percer dans de nombreuses circonscriptions, l’exemple le plus intéressant pour notre étude étant celui de Haguenau.

Justement, dans le fief de l’aile autonomisante de l’UPR, ville de Gromer et Keppi, où se présente Walter, comment ces élections se sont elles déroulées ?


[1] E.K. du 29 avril 1932.

[2] E.B. du 30 avril 1932.

[3] Voir DREYFUS, op. cit., p. 181.

Camille Dahlet (1)

Dahlet Camille (Saverne 1883 – Brumath 1963).

Camille DAHLET est né le 21 juillet 1883 à Saverne dans une famille qui semble  très francophile puisque son père a présidé la section de Saverne du Souvenir Français, structure chargée de l’entretien des tombes des soldats français.

A l’école Camille DAHLET cotoya René SCHICKELE,Figure emblématique d’une “alsacianité de l’esprit”,  avec qui il restera lié d’une grande amitié puisque ce dernier en fera d’ailleurs le personnage d’un de ses romans sous le nom de François KERN.
Étudiant en pharmacie à Strasbourg, il s’inscrit dans une association d’étudiants alsaciens-lorrains francophiles, et animera la revue Hazweiess (H2S), fondée en 1893 pour les étudiants en pharmacie,  dans laquelle il découvrit sans doute son intérêt et son talent pour le journalisme.

C’est de cette époque que datent également ses convictions européennes et sa passion pour la culture alsacienne. Il fera aussi partie de ces Alsaciens qui fêteront régulièrement, et souvent au grand jour, le Quatorze Juillet, ce qui lui valut bien entendu  des ennuis avec les autorités prussiennes, très promptes à réagir à ce genre de provocations.

Vie politique
C’est en 1919 qu’il apparaît véritablement sur la scène politique. Il se signale alors par des articles très critiques vis-à-vis de l’Administration française dans le «Strassburger Echo» d’abord, puis dans « La République », organes du parti radical socialiste dont il sera un temps rédacteur en chef.
Malgré et peut-être à cause de son profond attachement pour la France, il sera ainsi le premier à protester contre les injustices, à dénoncer les scandales et les “erreurs” du pouvoir central français dans la Province. Il aura toujours à cet instant à coeur de défendre le point de vue et les intérêts alsaciens et la participation des Alsaciens à la gestion de leurs affaires.
Il s’élèvera avec véhémence et conviction, dans des articles restés célèbres, contre l’éviction des fonctionnaires alsaciens, contre les commissions de triage, contre les spoliations, bref  contre ce que l’on qualifiait de “colonisation” de l’Alsace à l’époque de la part des “planqués” venus de “l’intérieur” (qui bénéficiait d’une prime).

L’autonomisme

Camille Dahlet  sera le premier parler de « Heimatrechte », et il deviendra une des figures de proue du mouvement autonomiste dans la région. En cette même année de 1919, on le retrouve membre du parti radical dont il animera l’aile régionaliste. Nos travaux permettent, en pointillés, de montrer son influence sur la mouvance autonomiste dans la période.

Volksfront (12) les préparatifs aux élections législatives

Les élections législatives

Malgré ces succès, l’abbé Gromer écrira le 4 janvier à Mgr Fahrner : « l’atmosphère est lourde et sombre. M. Walter et moi-même avons de plus en plus de mal à convaincre » du bien-fondé de la politique du Volksfront[1]. De fait, peu après les élections cantonales, plusieurs voix se font à nouveau entendre pour demander un rapprochement, voire une réunification de l’UPR et de l’APNA. De plus, rappelons que l’agitation autonomiste se développe à l’Université lors de la rentrée universitaire, par le biais de la Jungmannschaft, qui dans un tract déclare qu’ « il faut que l’allemand qui est notre langue […] reste notre langue»[2].

A la mi-novembre, Monseigneur Ruch lance un appel pressant à l’Union des catholiques[3]. De plus, dans les « Zeitfragen », Didio estime en novembre que des relations « supportables entre les deux partis doivent être instaurées ». L’obstacle majeur à ce rapprochement est bien entendu le Volksfront. C’est pour cette raison que certains vont être tenté de minimiser les accords passés avec les autonomistes, en insistant sur leur caractère local, et sur la volonté, toujours locale, de faire barrage à l’élection « d’anticléricaux ». De la même manière, Médart Brogly insiste sur le fait que s’il y a eu alliance, c’est qu’autonomistes et communistes ont été les seuls à accepter la constitution d’une liste à la proportionnelle, proposition pourtant faite à tous les partis[4].

D’autre part, lors du Congrès départemental des démocrates, l’UPR est à plusieurs reprises pris à parti en raison de ses liens avec certains milieux autonomistes. Le parti catholique réplique par le biais de l’Elsässer, le 15 décembre, en déclarant « qu’il n’y a pas de Volksfront, mais seulement une communauté de travail à la mairie de Strasbourg et au conseil général pour discuter de questions purement économiques ». Les partis autonomistes se sentent bien évidemment floués et critiquent vertement cette position en mettant ironiquement en avant que « la différenciation entre Volksfront et communauté de travail est quelque peu théorique »[5]. Il y a donc, c’est un fait nouveau, une certaine modération de la part de l’UPR, qui cherche à minimiser le rôle du Volksfront et ses liens avec la Landespartei et la Fortschrittspartei.  .

L’année 1932 s’ouvre néanmoins avec l’amnistie accordée aux Alsaciens accusés d’autonomisme. Cette amnistie, justifiée par l’acquittement des accusés de Colmar par la cour d’assises de Besançon, avait été réclamée en maintes occasions depuis 1927 par les milieux autonomistes et par l’UPR[6]. Une telle décision aurait pu apaiser les esprits et était sans doute faite en ce sens. Mais pour beaucoup, dont l’abbé Gromer, elle venait bien tard et de plus, l’Elsässer Kurier a tôt fait de souligner le caractère limitatif de l’amnistie, notamment à propos des fonctionnaires dont la réintégration dans l’administration n’était pas de plein droit. De même le journal insiste sur le fait que les fonctionnaires signataires du Heimatbund ne sont pas encore réintégrés[7]. Les milieux autonomistes restent donc bien réticents à tout tentative d’apaisement.

Cette réticence des autonomistes et d’une certaine partie de l’UPR ne facilite pas les discussions avec l’APNA qui refusent de reconsidérer ses positions tant que son adversaire n’aura pas abandonné le Volksfront. Le gérant de l’APNA du Bas-Rhin, Schmidt-le-Roi, déclare au congrès du 10 janvier 1932 « qu’il ne peut être question d’une collaboration entre l’APNA et l’UPR aussi longtemps que l’UPR n’abandonnera pas sa communauté de travail avec les communistes et les autonomistes et ne se placera pas, sans aucune équivoque, sur le terrain national »[8]. Ce congrès adopte également une résolution adressée à tous les prêtres d’Alsace, dans laquelle il rejette la responsabilité de la scission et déclare que le meilleur moyen pour assurer la paix entre les catholiques est que les curés laissent à leurs paroissiens toute liberté de choix entre les deux partis et qu’ils les laissent lire la presse de leur choix (Le Bote étant toujours fortement critiqué par nombre de curés). Les partisans du Volksfront répliquent rapidement. Michel Walter, qui rappelons-le se présente aux législatives et ne veut pas réitérer son erreur de 1929, se fait le porte-parole de l’aile gauche de l’UPR en affirmant au Conseil municipal de Strasbourg qu’il restera le partisan de la « communauté de travail », aussi longtemps que « les circonstances et la défense de la Heimat l’exigeront »[9], mais il s’attache toutefois à nuancer ses propos et déclare que pour lui il n’y a pas d’alliance entre partis, mais juste une « communauté de travail » de caractère purement local au Conseil municipal de Strasbourg et au Conseil Général du Bas-Rhin.

L’abbé Gromer, quant à lui, répètera que « le Volksfront est la seule solution pour préserver les droits de la Heimat » lors d’une réunion de janvier 1932 à la Halle aux houblons de Haguenau. Haegy fait, lui, valoir dans Die Heimat les avantages du Volksfront à Colmar et Strasbourg (il parle avant tout de certaines subventions accordées à des œuvres chrétiennes) et il estime que « sa destruction compromettrait au plus haut degré les intérêts du peuple alsacien et provoquerait l’exultation de la loge franc-maçonne »[10]. Finalement, dans un communiqué du 11 janvier 1932, le Comité directeur de l’UPR note que « la communauté de travail entre les représentants de l’UPR et représentants des autres partis, au Conseil municipal de Strasbourg et au Conseil général du Bas-Rhin, ne signifie pas qu’il y a alliance entre partis, ne restreint en rien notre liberté d’action, et n’a nullement porté atteinte aux principes fondamentaux du parti »[11]. Et même si cette résolution a donné lieu à de vifs échanges au sein du comité directeur, Meck et Brogly y étant par exemple hostiles, elle montre bien qu’il n’est pas question, pour l’instant, de modifier la ligne politique du parti. L’E.K. ira plus loin le lendemain en écrivant que le Volksfront « est indispensable pour lutter contre l’ennemi commun, c’est-à-dire les partis du Cartel des gauches » et qu’il a permis « de pratiquer une politique de tolérance religieuse et de progrès social, favorable aux intérêts de la population alsacienne ». .

Dès lors, puisqu’ aucun des deux partis ne veut de réunification, on cherche tout de même à trouver un terrain d’entente avec l’APNA et négociations vont s’engager par le biais du Comte d’Andlau, sénateur UPR et proche de l’APNA. Ces négociations ont pour but de répartir les candidatures entre l’UPR, l’APNA et les démocrates, afin de faire échec aux candidats du Cartel. Elles échouent dans le Haut-Rhin pour des questions de personnes, la section APNA du département étant par ailleurs notoirement hostile à tout rapprochement avec l’UPR, qui est rappelons-le dirigé par Rossé, très autonomisant, et préfère favoriser l’option d’alliance avec les autres partis nationaux (socialistes, radicaux et démocrates)[12]. Dans le Bas-Rhin, un accord est de prime abord trouvé, avant que l’Assemblée générale de l’APNA du Bas-Rhin ne le rejette, le 21 mars, entraînant ainsi le parti dans une petite crise[13].

Par cette décision, l’APNA marque son désir de ne pas renier ses principes fondamentaux[14]. De plus, on constate que les deux partis ne s’opposent pas que sur le problème national. Car l’UPR veut favoriser une politique chrétienne mais aussi sociale. Une alliance avec les radicaux ou les socialistes n’est pas possible car, sur le plan religieux, tout les sépare. Mais une alliance avec l’APNA et les démocrates est tout aussi difficile pour des raisons sociales et économiques. Par ailleurs, il y a également des questions de personnes : l’APNA souhaite le départ de Rossé, Gromer et Walter de la vie politique alsacienne, les jugeant trop lié à la politique du Volksfront, trop autonomisant. A parti du 21 mars 1932, les choses sont donc claires : UPR et APNA feront campagne séparément.

Lors de la réunion des Comités départementaux, l’UPR du Bas-Rhin va réélire Michel Walter à sa tête, montrant ainsi son approbation envers la politique du Volksfront. Il y eu quelques passes d’armes, notamment à propos de Strasbourg, où Walter et Gromer ont plaidé pour le soutien aux candidats du Volksfront et ce dès le premier tour, alors que Didio proposait le soutien au démocrate Frey à Strasbourg-campagne. Mais priorité est donnée à la lutte contre les socialistes et les radicaux. La résolution adoptée donne le ton, en déclarant qu’il faut chercher à battre « les anticléricaux, les réactionnaires dans le domaine social et les chauvins ». Elle souligne également que « le parti ne se compromet en rien s’il fait une partie du chemin avec des partis qui, même si c’est sous une forme différente et avec des priorités différentes, poursuivent les mêmes buts et sont partisans de la tolérance religieuse, du progrès social, de l’entente entre les peuples et de la défense énergique des droits et revendications du peuple alsacien »[15]. Pour l’Elsässer, la responsabilité de l’échec des négociations revient entièrement à l’APNA[16]. Le comité départemental du Haut-Rhin, quant à lui, prend la décision de ne présenter de candidats que dans les circonscriptions ou elle détient un mandat.


[1] 6504/5c

[2] DREYFUS, op. cit., p. 174.

[3] Die Heimat, décembre 1931, p. 356.

[4] E.B. du 2 décembre 1931.

[5] Neue Welt, 16 décembre 1931.

[6] De même lors de nombreuses sessions du Conseil général, ainsi celle d’octobre 1929 par exemple, qui émet le vœu de voir le gouvernement retirer les sanctions. L’abbé Gromer en est le rapporteur. cf annexes.

[7] E.K. du 31 décembre 1931.

[8] E.B. du 11 janvier 1932, p.1.

[9] Die Heimat de janvier 1932, p.2-3.

[10] Idem.

[11] Idem, p. 8-12.

[12] BAECHLER, op. cit., p. 453.

[13] E.B. du 22 mars 1932. Dans une résolution, « les délégués constatent avec regret : 1. que ces signatures ont été données sans consultation préalable des organes compétents du Parti ; 2. que les conditions exigées pour une conciliation avec l’UPR établies lors de l’assemblée des délégués au Baeckehiesel à Strasbourg ne sont pas réalisées ». A la suite de cette décision, Schmidt –le-Roi démissionne de la gérance et Oberkirch de la présidence de l’APNA : ils étaient à l’origine de l’accord.

[14] Voir le programme de l’APNA.

[15] Elsässer du 18 mars 1932.

[16] Elsässer du 29 mars 1932.

Le Volksfront (11) Décléricaliser l’Alsace?

Période du Volksfront

A partir de 1931, la situation économique commence à se dégrader sérieusement en Alsace ; l’industrie textile, dont la crise s’amorçait déjà en 1929, connaît de grandes difficultés. Selon M. Koch, la crise en Alsace s’explique « par la dispersion des petites entreprise et le manque de modernisme de leur exploitation[1] ». A Haguenau, par exemple, la crise se manifeste notamment dans les secteurs du bois et du houblon. De plus, la situation bancaire s’aggrave et on ne peut que constater que la production industrielle de la région a fortement diminué. L’économie alsacienne, grande exportatrice, est par ailleurs très sensible à l’évolution internationale, et l’Alsace se retrouve dès lors parmi les régions les plus durement touchées par la crise.

1) Les élections de 1931-1932

C’est dans ce contexte que vont se dérouler les élections cantonales, en octobre 1931. Elles devancent de peu les élections législatives, et font figure de test. Elles sont précédées par une nouvelle tentative de rapprochement entre l’UPR et l’APNA, due aux différents succès de l’APNA, dont le dernier en date est la victoire aux élections cantonales complémentaire de Wissembourg du Dr Schalck[2], qui battait le candidat UPR Braun dès le premier tour. De plus, plusieurs polémiques voient le jour : l’une part d’une réflexion nouvelle sur la nature de l’autonomisme ; l’autre sur la notion de cléricalisme.

Tractations et élections cantonales.

Le problème de l’autonomisme va une fois de plus se poser dans ce que l’on a appelé l’Affaire d’Ingwiller. En effet, en janvier 1931, la direction des cultes, comme le Concordat lui en donne le droit, refuse le transfert dans la petite ville d’Ingwiller du pasteur Charles-Edouard Berron[3], car les milieux nationaux le trouvent trop autonomiste. C’est l’occasion pour la presse nationale de se féliciter du fait qu’enfin le gouvernement montre plus de fermeté à l’égard des prêtres et des curés : « s’il continuait dans la voie dans laquelle il vient de s’engager [...] c’est-à-dire s’il était décidé à faire preuve de fermeté et à ne plus tolérer que le clergé s’écarte des devoirs du Concordat, la situation en Alsace pourrait bien s’améliorer[4] ». De fait, un certain nombre de pasteurs alsaciens avaient signé le Heimatbund, comme G. Ruch, Ernest Decker, A. Hirtzel… Mais la Dépêche de Strasbourg du 14 janvier va plus loin en déclarant que « d’autres pasteurs, précisément dans cette partie de l’Alsace où réside le pasteur Berron [...] n’admettent pas qu’on leur parle français, mais refusent même de parler l’alsacien et obligent leurs ouailles à converser avec eux en Allemand ». Elle confond cependant attitude antifrançaise et poids des traditions allemandes et luthériennes dans la vie du protestantisme, ce dernier restant très replié sur lui-même surtout en Alsace du Nord.

Les réactions des milieux autonomistes sont bien entendu virulentes, l’E.K. estimant que cette décision « fait partie du Kulturkampf dans lequel se trouve prise la population croyante d’Alsace et de Lorraine [...] Les intérêt religieux de notre pays sont menacés par la puissance secrète des loges »[5]. Haegy, déclarera quant à lui que « demander un patriotisme actif de tous les Alsaciens, ce serait leur demander quelque chose de mensonger, car l’histoire déchirée de leur pays a détruit un tel sentiment : l’Alsacien n’éprouve des sentiments véritablement forts que pour sa Heimat »[6].

Au mois de février, pourtant, dans le nouveau gouvernement Laval, une mesure est prise sur les conseils de Frey, devenu sous-secrétaire d’Etat au commerce, qui donne satisfaction à une grande partie des Alsaciens : autorisation était faite d’utiliser l’allemand dans les actes judiciaires. C’est à cette occasion que l’on peut à nouveau constater le fossé qui se creuse entre les autonomistes modérés, et les extrémistes / séparatistes. En effet, les premiers se réjouissent de cette action du gouvernement, regrettant seulement qu’elle arrive si tardivement, et le 16 février 1931, l’E.K. reconnaît qu’un pas important a été réalisé pour clore le problème des difficultés linguistiques. Pourtant, le journal de Jungmannschaft, organe des jeunes autonomistes extrémistes, déclare que « le français nous est aussi étranger que l’italien ou l’espagnol. Certains disent : le français doit nous être imposé parce que c’est la langue de l’Etat. Mais nous répétons que nous ne voulons appartenir qu’à un Etat alsacien-lorrain. Nous n’avons pas besoin d’apprendre une autre langue à côté de la langue allemande »[7]. Cette position tranchée conduit les autonomistes modérés à réagir. Camille Dahlet répondra le 12 juin dans une interview donnée à la Deutsche Allegemeine Zeitung : « Les Alsaciens ont trouvé dans l’Etat vers lequel les poussait une sympathie traditionnelle, la plus centralisatrice des constitutions et en même temps le plus étroit et le plus intolérant de tous les concepts de la patrie, qui ne se contente pas de la loyauté civique mais qui exige des alsaciens l’abandon de leur Volkstum et leur assimilation linguistique et culturelle… ». Mais il s’agit là de la seule critique qu’il porte contre la France, car pour lui, le seul but de l’autonomisme est de maintenir l’Alsace dans le cadre français, tout en lui faisant reconnaître, en raison de sa situation linguistique, un statut à part.

C’est dans cette atmosphère que vont s’engager de nouvelles négociations entre l’UPR et l’APNA, pour lesquelles Didio s’engage à accepter le rôle de médiateur sous couvert d’avoir des réponses claires à deux interrogations : « 1. L’APNA jouit-elle de la faveur gouvernementale pour renforcer la cause catholique en Alsace ? 2. Gardera-t-elle ses bailleurs de fonds si elle va avec nous ? » [8]. Une réunion publique est organisée à Bischeim début mars 1931[9], qui réunit Oberkirch et Struss pour l’APNA, Walter et Didio pour l’UPR. Si l’on s’accorde sur la priorité à donner aux questions religieuses, le bât blesse sur les questions relatives au Volksfront. En effet, Michel Walter déclare : « Nous sommes un parti national et nous voulons le rester. Nous nous plaçons sur le terrain de l’Alsace française [...] [Mais] nous sommes avec la même énergie un parti régionaliste [...] Pour nous l’amour de la Heimat vient en premier lieu et nous conduit à l’amour de la patrie »[10]. Il justifie ainsi la politique du Volksfront, et contente l’Abbé Gromer, peu satisfait de l’influence grandissante de Didio dans le parti[11]. En face, Oberkirch est hostile à l’autonomie régionale et préconise un régionalisme économique et administratif[12]. Cette discussion sur le rapprochement est un échec, tout comme les autres tentatives qui suivront, car une nouvelle polémique éclate : celle sur le « cléricalisme ».

En effet, lors d’une conférence à Roubaix, le 4 décembre 1930, le Comte de Leusse affirme qu’ « il faut décléricaliser l’Alsace ». La presse UPRniste s’empresse de reprendre ces propos, qu’elle juge scandaleux. Il s’agissait là en fait pour de Leusse de  critiquer le rôle du clergé en Alsace, et de l’amener à ne plus faire de politique active. L’Elsässer Bote, par exemple, va stigmatiser les prêtres qui « exploitent la religion au profit d’une politique purement terrestre », et qui « au nom de l’autorité divine imposent des conceptions purement humaines »[13]. Car il s’agit bien pour l’APNA de dénoncer le soutien du clergé catholique à l’UPR. Mgr Ruch se mêle bientôt de la polémique en déclarant que « tout catholique peut lire le Bote sans commettre aucune faute » et il critique l’Elsässer et l’Elsässer Kurier qui l’ont souvent attaqué[14]. Dans le Bulletin ecclésiastique du 1er mai 1931, il publie une « lettre de l’évêque de Strasbourg à plusieurs de ses diocésains », qui affirme que « l’autorité de l’Eglise ne doit pas être mise au service d’un parti, de la politique proprement dite ou d’une cause profane ». Alors que Didio reproche par la suite à l’évêque ses critiques injustes à l’égard de l’UPR, l’évêque lui adresse un blâme pour « oubli de la vérité et du respect dû  à la hiérarchie catholique ».

On le constate, l’ambiance est tendue, et cette polémique a le mérité de souligner qu’une large partie du clergé est resté favorable à l’UPR, et que c’est certainement grâce à cette fidélité que le recrutement de l’APNA est resté aussi limité. Pourtant dès cet instant on ne peut que constater que plusieurs tendances sont à l’action au sein de l’UPR, qui permettent au parti de jouer sur plusieurs tableaux à la fois : le chanoine Didio, malgré cette polémique avec l’évêque, se range dans le camp « national », tandis que Walter est régionalistes. Haegy et Rossé forment la dernière tendance, très proche de l’autonomisme. L’abbé Gromer reste toujours très proche de cette dernière frange du parti catholique, et collabore beaucoup avec Rossé.

La préparation des élections cantonales se déroule dans cette ambiance : dix-sept conseillers généraux sont soumis au renouvellement dans le Bas-Rhin, dont six APNA et deux UPR. Lors de la réunion du comité départemental du 20 septembre 1931[15], on cherche à déterminer une tactique, et l’absence du chanoine Didio renforce les positions de Gromer et Walter. Une déclaration, adoptée par l’UPR, montre que le parti décide de lutter contre tous les mouvements qui prônent l’anticléricalisme et le nationalisme : « En tant que parti chrétien, l’UPR est violemment hostile à tout parti dont les représentants placent l’anticléricalisme ou le nationalisme chauvin au-dessus de tout »[16]. Et, reprenant les vœux de Gromer, à savoir placer à la tête de toute institution des gens favorables à la politique de l’UPR et du Volksfront[17], la proclamation continue en affirmant « qu’il faut abattre la majorité du conseil général et la remplacer par des hommes courageux et pleins de conscience » car l’actuelle majorité du Conseil Général est responsable de l’échec des revendications régionalistes, linguistiques, et des demandes d’amnisties à l’égard des autonomistes formulées par l’UPR. Or l’essentiel de cette majorité est catholique tendance APNA…

L’UPR va alors présenter des candidats partout où cela lui est possible, et pour les cantons où elle est absente, elle invite à nouveau ses électeurs à voter « contre les candidats des partis anticléricaux ou chauvins »[18] et passe plusieurs accords avec les autonomistes ; on note par exemple l’absence de candidat UPR à Strasbourg-Est, dans le but de favoriser l’élection de l’autonomiste Roos. L’UPR reste donc toujours fidèle au Volksfront, par contre, dans tous les cantons où figure un candidat APNA sortant, l’UPR se présente, et inversement… L’appel électoral publié dans l’Elsässer du 10 octobre est sans ambiguïté : le journal présente l’élection comme une lutte décisive entre les deux partis : « le jour des comptes est arrivé. Donnez à ces traîtres au parti la leçon qu’ils méritent ».

Quels sont les résultats de ces élections ? Dans le Bas-Rhin, dès le premier tour, quatre candidats de l’APNA sont élus, mais le parti perd deux sièges, ceux d’Obernai et de Woerth. Dans ce dernier canton, c’est le maire de Haguenau Weiss, aidé par Gromer, qui l’emporte sur Weydmann, pourtant président de l’APNA depuis 1930 ! Les autres candidats du parti sont mis en ballottage, ou perdent de nombreuses voix par rapport au scrutin précédent. En définitive, sur les dix-sept sièges, neuf seulement sont acquis[19]. Au second tour, l’UPR Reibel se désiste en faveur du communiste alsacien Schreckler à Strasbourg-Ouest[20], qui remporte les élections ; Ross est également élu grâce à l’appui des communistes dissidents.                       Au total, dans le Bas-Rhin, les nationaux, souvent divisés, subissent une large défaite, puisque le camp autonomiste gagne quatre sièges, deux UPR, un communiste et un autonomiste, au détriment de l’APNA et des socialistes (moins deux sièges chacun). Dès lors, au Conseil général du Bas-Rhin, la majorité change de camp. L’Elsässer fête au lendemain de l’élection « la victoire de la Volkspolitik sur la politique des préfets »[21].

Dans le Haut-Rhin, les affrontement entre les deux partis sont beaucoup moins virulents. L’APNA ne présente pas de candidats contre les conseillers UPR sortants, et l’UPR fait de même dans deux cantons. Les positions des deux partis ne sont pas modifiées, l’UPR gardant onze mandats, l’APNA huit.

L’UPR renforce au final ses positions, mais la victoire n’est pas complète. Michel Walter est certes élu à la présidence du conseil général du Bas-Rhin, mais avec seulement une voix de majorité, et grâce au soutien des autonomistes et des communistes alsaciens. De plus, la commission départementale, présidée par Gromer, ne comporte aucun membre de la minorité : les partis « nationaux » ont en effet refusé le partage proportionnel qui leur était proposé[22]. Ces élections permettent de bien saisir les limites des forces de l’APNA, et de constater le poids du clergé dans les campagnes alsaciennes : le clergé a fait le choix de l’UPR, « qui lui sembl[e] un garant plus efficace des libertés religieuses et linguistiques »[23] et a été suivi très largement par la population rurale.


[1] KOCH (M.) « La crise économique en Alsace et Lorraine », dans Als. Fse du 20 septembre 1931.

[2] 6504/8 oo  Notes de Gromer sur le compte d’Ernest Schalck, cons. gal de Wissembourg. 1931.

[3] Né en 1898, se réfugiera en Allemagne à la fin de la guerre. Voir BOPP, op. cit, p. 54. Et KESSLER, Régime concordataire et droit public en Alsace-Lorraine, 1954. Voir également les archives de la paroisse d’Ingwiller.

[4] France de l’Est, du 12 janvier 1931.

[5] E.K. du 23 janvier 1931.

[6] Alsace Française, du 1er mars 1931.

[7] Jungmannschaft, 21 février 1931. le journal a des liens poussés avec le Parti national-socialiste.

[8] E.K. du 13 février 1931. M. Baechler développe ces questions.

[9] Elsässer du 3 mars 1931

[10] ELZ, 3 mars 1931.

[11] 6519/59  Correspondance politique entre Michel Walter et Gromer. 1926-1934 lettre de mars 1931.

[12] BAECHLER, op. cit., p. 448.

[13] E.B. du 24 février 193.

[14] E.B. du 28 avril 1931.

[15] Messager d’Alsace, 22 septembre 1931. M. Baechler donne une autre date, celle du 13 septembre, in B. op. cit., p. 450.

[16] Elsässer, du 21 septembre 1931.

[17] Cf. « Notre politique est claire : la préservation des droits inaliénable de notre peuple, son droit de régler lui-même sa manière de vivre. Nous nous devons d’avoir des représentants politiques qui vont garantir le respect sans réserve de cette volonté du peuple de conserver nos particularités ! »

[18] Elsässer, du 14 septembre 1931.

[19] Cf. tableaux en annexe.

[20] Deux candidats nationaux se présentent contre lui Koessler (S.F.I.O.) et Federlin, démocrate ; les démocrates refusant de retirer leur candidat au second tour.

[21] Elsässer du 26 octobre 1931.

[22] Die Heimat, novembre 1931, p. 524-525.

[23] DREYFUS, op. cit., p. 174.

Le Volksfront (9) Echecs et oppositions au Heimatfront

b) Les Zeitfragen de Didio

A cet instant, l’on assiste pourtant à plusieurs débats au sein même de la mouvance autonomiste. En effet l’on craint que certains n’abandonnent l’idée première de l’autonomisme, à savoir la défense des particularismes alsaciens, pour entraîner l’Alsace dans l’autonomie administrative. De fait le groupe autonomiste de Dahlet ne manque pas de critiquer certaines tendances germanophiles : « les Heil, Wurtz et Roos n’ont aucun désir de servir l’Alsace ou de conserver aux Alsaciens le bilinguisme dans le cadre de la République, de travailler en faveur de la réorganisation administrative ou d’aider à l’échange culturel avec nos voisins. Si vraiment ils voulaient cela, ils n’auraient pas besoin des conseils des docteurs Ernst, Gilg et Hanhardt [1] ».

De même, les critiques de l’Evêque, les élections de mai 1929, ainsi que les échecs de Rouffach et Ribeauvillé renforcent, à l’intérieur de l’UPR, un courant hostile à la politique du Volksfront et favorable à un rapprochement avec l’APNA, dans le but de mener une politique plus réaliste sur la question alsacienne. De fait, certains signes montrent que les interventions de l’évêque ne sont pas restées sans effet et que la politique du Volksfront ne fait pas l’unanimité dans les milieux catholiques. Citons pour exemple, les difficultés importantes que connaît l’Elsässer depuis la création de l’Elsässer Bote, puisque son tirage diminue de près de 6000 exemplaires à 16 000 (contre 18 000 pour son concurrent). De même, le chanoine Didio, peu favorable au Volksfront, voit son influence grandir au sein de l’UPR. Une nouvelle orientation du journal l’Elsässer, après le décès de Mgr Muller-Simonis, va permettre au chanoine de rédiger un nouveau supplément mensuel, intitulé « Zeitfragen » (Questions actuelles), qui parait après janvier 1930. Didio entend par ce biais aborder toutes les questions politiques, sociales et culturelles, afin « de poser en termes nouveaux et non polémiques les problèmes alsaciens »[2]. Dans le premier numéro, il relance la discussion sur le régionalisme en proposant la réunion d’Etats généraux du régionalisme, où l’on aurait pour tâche de mettre au point des propositions concrètes d’organisation régionale. Ce faisant, il espère faire sortir les Alsaciens d’une opposition « stérile et sans issue ».

Le 16 février 1930, lors de l’Assemblée générale de l’UPR,  Didio est chargé du principal exposé sur la politique alsacienne.

Il fait voter une résolution qui rappelle l’attachement des délégués de l’UPR au programme régionaliste du parti, programme « parfaitement compatible avec l’intérêt national », et met en avant la priorité des intérêts religieux dans la détermination de la tactique du parti : » nous voulons qu’aujourd’hui comme par le passé, les intérêts religieux aient la priorité qui leur revient de droit. C’est pourquoi nous considérons de notre devoir de combattre en premier lieu les partis qui placent en tête de leurs revendications politiques l’introduction de la laïcité et l’anticléricalisme [...] La défaite des majorités anticléricales et antireligieuses des mairies de Strasbourg et de Colmar n’a certes pas porté préjudice à nos intérêts religieux[3] ».

Il y a ici une différence profonde par rapport au programme du Volksfront : comme nous l’avons fait remarquer, Gromer et les partisans du Volksfront tentent de trouver avec les autonomistes et les communistes alsaciens un terrain d’entente qui permette de défendre le particularisme culturel, institutionnel et économique tout en laissant de côté ce qui serait susceptible de diviser les trois tendances, en particulier les questions religieuses. Ce rassemblement ayant pour but d’obtenir un statut régional qui garantisse ce particularisme. Or, la priorité de Didio est de redonner la primauté aux intérêts religieux, et toute alliance de l’UPR doit être subordonnée à ce principe. Et dès lors, s’il s’avère que le Volksfront ne se révèle pas être la meilleure façon de défendre les intérêts religieux, il faudrait changer de tactique.

L’aile gauche du parti est furieuse, Gromer parlant de « trahison », admonestant Walter pour son manque de volonté politique[4]

Mais le chanoine provoquera une agitation bien plus grande lorsqu’il publie, dans les « Zeitfragen » de juin 1930, un article intitulé « Aus dem Turm heraus[5] », dans lequel il invite les Alsaciens à sortir de leur « tour d’ivoire » culturelle, dans laquelle ils sont restés trop longtemps, se coupant des grands courants culturels. En effet, dit-il « il n’existe pas de culture alsacienne, mais un particularisme alsacien dans la culture [...] Ce particularisme vient surtout du fait que l’Alsace a d’abord été un pays allemand puis une province française, même un département français, puis un demi-siècle de Reich, et de nouveau partie intégrante de l’Etat français, sans avoir trouvé une organisation politique qui corresponde entièrement à sa culture[6] ». S’il nie l’existence d’une culture alsacienne, ne reconnaissant qu’un particularisme alsacien, il reconnaît un problème culturel en Alsace, dû selon lui au fossé grandissant entre les élites gagnées par la culture française, et le peuple qui ne comprend que l’allemand. Il ajoute à cela le problème des générations, la nouvelle génération étant de culture française, tandis que l’ancienne gardait sa culture allemande. Pour lui, l’Alsacien a l’avantage de pouvoir apprécier sans préjugés les deux cultures, et c’est ce privilège qu’il faut développer, dans le but de devenir un médiateur entre les deux peuples. En niant la réalité d’une culture alsacienne, il remet en cause un des éléments fondamentaux du Volksfront. Les réactions de la presse nationale sont enthousiastes ; ainsi le journal Le Temps[7] pour qui « les articles de l’Elsässer font s’effondrer entièrement les bases intellectuelles que l’on voulait donner à l’autonomisme. Il ne reste qu’un particularisme, peu différent en somme de celui des autres régions françaises » et qui retient « le conseil donné à la jeunesse alsacienne de sortir de la « tour d’Ivoire » que l’autonomisme prétendait dresser dans nos départements recouvrés et de se mêler davantage à la vie intellectuelle de la grande patrie ». Il conclut en affirmant que «M. le chanoine Didio[...] porte un coup qui devrait être décisif[aux autonomistes] en proclamant que rien ne justifiait leur action, que cette dernière n’avait pas la moindre base intellectuelle et que les agitateurs mentaient, en définitive, à leurs compatriotes ».

Didio répond dans un entretien à l’Elsässer[8] que la presse de l’intérieur avait mal compris ses intentions, et faisait toujours l’erreur de confondre autonomisme et séparatisme. Il souligne par ailleurs les difficultés pour l’Alsace d’obtenir la reconnaissance de son particularisme culturel.

Les autonomistes, dont Gromer et l’abbé Zemb protesteront fortement.

Zemb reprochera notamment à Didio de donner l’impression que les Heimatrechtler pratiquent une politique de clocher[9]. Le fait que Didio apparaisse de plus en plus nettement en faveur d’une évolution dans le sens d’une intégration progressive à la culture française, sans toutefois fermer les portes à la culture allemande ne satisfait guère les milieux autonomisants. En avril 1931, Didio ira encore plus loin puisque pour lui, dans le domaine politique comme dans le domaine culturel il doit y avoir assimilation progressive. Le seul domaine qui ne peut connaître d’assimilation est le domaine religieux, la défense des institutions religieuses étant justement la priorité qu’il assigne à l’UPR. Les partisans du Volksfront, qui refusent l’assimilation politique et culturelle et laissent provisoirement les questions religieuses de côté, réagissent à nouveau par l’abbé Zemb[10], qui rappelle que « La concentration sur la Heimat n’est pas seulement un héritage de l’époque allemande, mais une réaction contre la politique erronée de l’Etat français [...].Cette réaction a pris une grande importance, parce qu’elle a alors réveillé le souvenir de l’époque particulariste d’avant guerre ». Il estime, tout comme Gromer le faisait, que cette réaction ne peut cesser que si l’Etat donne « une nouvelle orientation à sa politique » Léger[11] estime également, dans l’Unterländer du 27 juin, qu’il n’existe pas de politique de rechange, et que le maintien du Volksfront est une priorité : « Notre souci sera et restera toujours de ne pas nous laisser détourner de l’essentiel, ou même de mettre en danger le plus urgent, par de telles discussions. Il s’agit de lutter pour nos droits religieux, culturels et linguistiques. Ce qui ne peut se faire efficacement avec et avec des résultats concrets dans la situation actuelle, que si nous accueillons en amis et compagnons de lutte pour l’Alsace, tous ceux qui se trouvent sur le même chemin, pour le même but ».


[1] République, 16 février 1930

[2] BAECHLER, op. cit., p.443 et sqq.

[3] Elsässer du 17/ 02/1930.

[4] 6519/59  Correspondance politique entre Michel Walter et Gromer. 1926-1934 Lettre du 27 février 1930

[5] Il reprend ici le titre d’un article de Julius Bachem dans les Historisch-Politische Blätter de mars 1906, qui appelait le Zentrum à sortir de sa « tour d’Ivoire confessionnelle » pour s’ouvrir à d’autres milieux politiques.

[6] Elsässer, 6 juin 1930

[7] Le Temps du 17 juin 1930

[8] Entretien du 18 juin 1930

[9] « Zeitfragen » de juillet 1930.

[10] « Zeitfragen » de juin 1931

[11] Pseudonyme de Ritter selon M. Baechler.

Le Volksfront (8) Echecs et oppositions au Heimatfront

Les oppositions au Heimatfront

La politique du Volksfront a suscité dès le départ un nombre important d’oppositions, notamment dans l’UPR : une large fraction du parti est en effet favorable à une politique plus modérée et à un rapprochement avec l’APNA et les démocrates. De nombreux conflits vont éclater jusqu’au élections de 1931 et 1932, et l’attitude de l’évêque de Strasbourg, ainsi que plusieurs échecs électoraux, vont mettre le Volksfront à rude épreuve.

a)    Les premiers échecs

Le problème autonomiste se pose en premier lieu en août 1929, car on reproche à M. Rossé d’être allé représenter les catholiques alsaciens au Katholikentag de Fribourg-en-Brisgau. Au cours de ce Congrès, Rossé tient un discours très provocateur : « L’Histoire a de novueau placé l’Alsace dans la fédération étatique française, et nous remplissons loyalement nos devoirs en tant que citoyens français, en premier lieu parce que nous sommes catholiques et obéissons à la parole du Seigneur : rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César [1]». Pour le Journal d’Alsace-Lorraine les « autonomistes ont cherché une fois de plus à Fribourg, le concours d’une sorte d’internationale noire qui doit les aider à renforcer l’influence cléricale en Alsace et à réaliser leur rêve [...] la création d’une sorte d’Etat tampon clérical entre Vosges et Rhin ».  Cette participation de Rossé à ce Congrès souleva des objections jusque dans l’UPR.

De même, l’élection sénatoriale d’octobre 1929, qui a lieu à la suite du décès du sénateur Heimer le 3 août 1929, est le premier échec grave de l’UPR depuis la scission. Il est question dans un premier temps de la candidature de Médart Brogly, mais c’est l’abbé Haegy qui est désigné lors de la réunion du Comité départemental de l’UPR du 8 septembre. Peu après, le Comité électoral de l’UPR amorce sa campagne électorale en faisant parvenir à tous les curés du Haut-Rhin une circulaire qui explique la signification d’une telle candidature[2] : « L’abbé Haegy joue depuis de longues années un rôle de premier plan dans la vie publique de notre Heimat. Son élection aura une signification considérable pour nos intérêts catholiques et alsaciens, bien au-delà de notre pays. [...] Nous vous prions, Monsieur le curé, d’user de vos bonnes relations avec M. le maire et les conseillers municipaux de votre localité afin que, dans sa séance du dimanche 15 septembre, votre conseil municipal ne désigne que des délégués sénatoriaux dont on peut attendre avec certitude qu’ils voteront le 20 octobre prochain, pour notre candidat, M. l’abbé Haegy[3] ».

En réponse à la candidature de Haegy, l’APNA décide de présenter le député Pfleger, soutenu par l’Elsässer Bote et La France de l’Est. L’abbé Haegy n’est pas le candidat de l’évêque, bien que celui-ci n’ait pas usé de son droit de veto.La campagne fut très vive et la presse y joua un grand rôle, mais c’est l’APNA qui se fera la plus virulente par le biais de  l’Elsässer Bote. Cette campagne est d’une importance morale très grande, car s’opposent, un an après la scission, les catholiques autonomistes aux catholiques nationaux. Sur le plan de la politique religieuse, les deux adversaires ont exactement la même position. Pfleger souligne par ailleurs qu’il défendra aussi bien  que GHaegy les droits et libertés religieuses, et ceci « non pas avec les communistes, contre l’autorité de l’évêque, comme [Haegy] le fait, mais avec l’évêque les autorités spirituelles et les autres français. » l’E.K du 11 octobre montre bien quelle est son attitude en prenant pour devise Immer gut Elsässisch.

Le 20 octobre, pourtant, il faut trois tours pour que Pfleger, pourtant en seconde position lors des précédents tours du scrutin, soit élu, grâce au report des voix socialistes sur son nom.Ce qui permet à l’UPR, de dénoncer la collusion entre l’APNA et les anticléricaux[4].

Ces élections montre une évolution nouvelle dans la vie politique de l’Alsace : en effet, l’APNA semble peu à peu équilibrer l’influence de l’UPR. Cette défaite est un coup dur pour l’UPR, mais n’est pas significative de l’état de l’opinion alsacienne, puisqu’il s’agit d’un vote de notables. Une plus grande importance est apportée aux élections de Ribeauvillé et Rouffach, que l’UPR va perdre également assez largement cette fois.

Il semble dès lors que l’autonomisme est en perte de vitesse en cette fin de 1929. Les élections de Ribeauvillé le démontrent bien puisque l’on note un recul des tendances autonomistes car l’UPR ne groupe, lors de cette élection, qu’un cinquième des électeurs inscrits… Mais plus encore, la politique du Volksfront, et la « division politique des catholiques[5] » ont attiré sur l’UPR le mécontentement de l’évêché, et il convient à présent de détailler l’attitude de Mgr Ruch.

L’évêque a condamné très tôt la politique de « front unique » et l’alliance avec les communistes. Il regrette beaucoup la scission et il songe un moment à interdire à tous les prêtres des son diocèse des activités de presse. C’est pourquoi en décembre 1928, il invite l’abbé Schies à se démettre de la direction de l’Elsässer[6] et il envisage la même mesure pour l’abbé Haegy ; son souci principal étant de ne pas rajouter à la scission politique une scission à l’intérieur de son clergé. Les milieux ecclésiastiques favorables à une politique plus active de défense des Heimatrechte réagissent par la voix de l’abbé Zemb, curé de Lichtenberg,  inspiré par Gromer[7]. Il fait circuler une lettre invitant le clergé à manifester son soutien aux curés autonomistes (dont Haegy).

De fait, Mgr Ruch est très nettement favorable à l’APNA et condamne à plusieurs reprises très fortement l’UPR et les différentes alliances que le parti a pu faire avec les communistes. Son soutien est marqué également par ses prises de positions en faveur des journaux « nationaux » de l’APNA, tel que l’Elsässer Bote ou le Messager d’Alsace, puisqu’en novembre 1930, l’évêque précise dans le Bulletin ecclésiastique qu »un catholique peut, sans commettre aucun péché, lire, porter, recommander, propager l’Elsässer Bote ou le Messager d’Alsace » et il ira même plus loin puisqu’il déclarera qu’ « un catholique peut, sans commettre aucun péché, être membre du parti catholique appelé APNA[8] ». Il s’agit ici de répondre aux attaques dont les deux journaux font l’objet de la part de nombreux curés qui en interdisent la lecture à leurs paroissiens, mais qui formulent également de violentes critiques contre l’APNA (du fait des différentes alliances conclues avec les socialistes). A contrario, l’évêque adressera une lettre confidentielle aux membres du conseil d’administration de l’Elsässer, par laquelle il « inflige un blâme au journal quotidien pour les fautes graves qu’il ne cesse de commettre contre la vérité, la justice, la charité. Ce n’est plus une feuille catholique ni chrétienne, ce n’est pas même une feuille d’honnêtes gens, mais un pamphlet de professionnels du mensonge et de la haine[9] ». Le secrétaire de l’évêque M. Douvier, prévient également que la  sanction sera rendue publique si l’Elsässer ne change pas d’attitude. L’Abbé Gromer annotera ce document, et écrira plus tard aux administrateurs du journal qu’il en est, plusieurs jours après, toujours « vert de rage ».

Il n’est pas étonnant de fait de voir que l’attitude de Mgr Ruch est fortement critiquée par une large partie de son clergé, puisqu’elle rompt avec la tradition de non-intervention dans les questions politiques. Des plaintes sont relayées jusqu’à Rome : en janvier 1929 alors que Walter et E. Muller se trouvent dans la ville pontificale, ainsi qu’en décembre puisque Schies et le chanoine Riehl remettent à des membres de la Curie un mémorandum qui critique les positions prises par l’évêque contre l’UPR[10]. Ils y déclarent qu’ils sont persuadés que protester d’un patriotisme ardent comme le préconise l’Evêque ne suffira pas à préserve l’Alsace de l’introduction des lois laïques : « nous sommes convaincus que la tactique que l’Evêque voudrait nous imposer nous mènerait à la défaite [...]. Nous sommes convaincus que notre peuple ne choisira que des représentants qui lui donnent pleinement satisfaction au point de vue de ses intérêts politiques. Si donc nous abandonnions à d’autres la défense de ces intérêts politiques, le peuple s’adresserait à d’autres, et c’en serait fait d’une majorité qui donnerait la première place aux intérêts religieux [...]. La défense politique et la défense religieuse sont si intimement liées, qu’on ne fera pas triompher l’une sans l’autre[11] [...]. Il est à craindre que dès maintenant les membres du clergé, les catholiques les plus fervents, ne voulant pas entrer en conflit ouvert avec la tactique politique de l’Evêque, ne se retirent complètement de la direction du parti. C’est dire que cette direction reviendrait à ceux qui seraient les moins disposés à se laisser conduire avant tout par le souci de l’intérêt religieux ».


[1] DREYFUS, op. cit. p. 154.

[2] DREYFUS, op. cit., p. 155

[3] STRUSS, op. cit., Anhang, p.44 ; le texte est en allemand, mais il est traduit dans Als.fse, 6 octobre 1929.

[4] E.K. du 21.10.1929.

[5] BAECHLER, op. cit., p. 439.

[6] 6519/50  Correspondance entre Julien Schies et Gromer. Le 15 décembre 1928, Schies fait allusion à une lettre de l’évêque qui lui interdit de poursuivre ses activités.

[7] 6519/62  Correspondance de l’abbé Joseph Zemb à Gromer. 1929-1935. En janvier, Gromer lui donne quelques conseils sur ce qu’il faut mettre en avant pour contrer l’évêque.

[8] BES du 15/11/1930.

[9] 6521/7  Blâme infligé par Mgr Ruch à l’Alsacien. 8.11.1930. Copie. Annoté rageusement par Gromer en plusieurs endroits.

[10] Cf. BAECHLER, op. cit., p. 441. « Le clergé, la population catholique d’Alsace, sont complètement désorientés par cette attitude contradictoire d’un chef ecclésiastique qui prétend ne point faire incursion dans un domaine qui lui est, de son propre avis, singulièrement étranger. Au point de vue religieux l’autorité épiscopale se trouve fortement ébranlée, la foi de nos plus fervents catholique est désemparée. Nous allons à une catastrophe. »

[11] L’abbé Gromer ne disait-il pas la même chose, presque mots pour mots, dans l’Opinion ?

Le Volksfront (7) Elections de 1929

Elections législatives partielles et municipales de 1929 voir Haguenau et Strasbourg

La mise en place effective du Volksfront s’effectue en plusieurs étapes, et l’une des plus importantes se trouve être celle des élections partielles de janvier 1929. En effet, le 8 novembre 1928, la Chambre des députés a voté la déchéance des députés Ricklin et Rossé, par 195 voix pour et 29 contre[1]. Tous les députés UPR ont voté contre la déchéance, ainsi que Weydmann[2] et une fois le résultat connu, ont quitté la salle en signe de protestation. La presse uperniste crie au scandale[3], et appelle ses lecteurs à donner « la réponse adéquate »[4]. Le 16 novembre, une grande manifestation rassemblant UPR et autonomistes est organisée à Strasbourg ; c’est le « premier signe d’un front commun des partis alsaciens »[5]. Ils présentent des candidats communs, Hauss à Colmar, et Sturmel à Altkirch. Sturmel est un des protégé de Rossé et Haegy. Employé dans l’administration des chemins de fer d’Alsace et de Lorraine, il est démis de ses fonctions pour avoir signé le Heimatbund. Journaliste à la Zukunft, à la Volksstimme et à l’E.K., il est arrêté le 24 février 1928, puis acquitté lors du procès de Colmar. Leur campagne se fait sur le thème de la protestation contre le procès de Colmar et contre la dictature en Alsace. Face à ce front commun des partis alsaciens, va se mettre en place, avec beaucoup de difficulté, un front des partis nationaux. Il oppose à Sturmel un candidat commun, l’ancien député UPR Silbermann. Cependant à Colmar, la candidature d’un ecclésiastique l’abbé Hanser ne permet pas d’entente avec les socialistes et les radicaux, qui vont présenter leur propre candidat.

A Altkirch, Sturmel est élu triomphalement dès le premier tour. A Colmar, la lutte est plus âpre : l’Elsässer Kurier et Rossé font la campagne de Hauss, qui est également soutenu par l’abbé Gromer et Michel Walter lors de plusieurs réunions électorales. L’Elsässer Bote soutient l’abbé Hanser, qui insiste dans sa campagne sur le danger qu’il y aurait à creuser le fossé entre la France et l’Alsace, en renvoyant un autonomiste, reconnu coupable lors du procès de Colmar, à la Chambre. Hauss sera pourtant élu au second tour, avec plus de 56% des suffrages exprimés.

En mai 1929, le renouvellement des Commissions départementales de l’UPR permet de constater la prépondérance de l’aile gauche avec l’entrée de nouveaux venus. Dans le Bas-Rhin, Didio et Keppi entre à la Commission, alors que Walter en est élu président lors de l’assemblée générale du 10 mars. L’abbé Gromer, présent dans la commission, fera campagne pour lui[6]. « La voie semble donc ouverte pour une collaboration sur une plus grande échelle avec les autonomistes »[7]. Les élections municipales en sont l’occasion.

Les élections municipales de 1925 avaient montré la forte implantation des radicaux et des socialistes dans les grandes villes d’Alsace, puisque Strasbourg, Mulhouse et Colmar leurs sont acquises. Il s’agit dès lors en 1929 pour l’UPR de rompre ce monopole dans un domaine essentiel pour l’école; rappelons que l’abbé Gromer soulignait que l’une des causes du Volksfront était la volonté de gagner les municipales à Strasbourg.

L’UPR propose dès le premier tour de constituer une liste unique à la proportionnelle pour le second tour, les partis étant représentés selon les résultats obtenus au premier tour. Cette proposition est rejetée par les partis adverses[8]. A Strasbourg un accord sera trouvé avec les autonomistes ; il se fait sur l’élection symbolique de Roos comme maire et sur les principaux thèmes de la campagne électorale[9]. A Colmar, une liste d’ « Entente communale » est constituée par Rossé ; elle réunit l’UPR et les autonomistes. L’APNA présente sa propre liste à Colmar, et une liste commune avec les démocrates à Mulhouse et Strasbourg. A Colmar, la liste d’ « Entente nationale » de Rossé  arrive en tête au premier tour, tandis que l’UPR et les autonomistes arrivent en quatrième et cinquième position à Strasbourg, derrière la SFIO, le Parti Communiste et l’entente républicaine (APNA et démocrates). A Mulhouse, l’UPR est en seconde position derrière la SFIO et devant l’entente républicaine. Aucun accord ne sera trouvé entre l’UPR et les communistes, et la liste socialo-radicale l’emportera largement. A Colmar, le second tour oppose  deux listes: celle de l’«Entente communale » et des communistes, et celle des socialistes, radicaux et démocrates. L’APNA se retirant, et laissant liberté de vote à ses électeurs, tout en rappelant son hostilité aux autonomistes et aux communistes. La liste de Rossé remportera pourtant un large succès, puisque tous les sièges lui seront acquis. A Strasbourg, la situation sera bien plus compliqué, mais des accords sont trouvés entre l’alliance UPR-autonomistes et les communistes, et la liste du Volksfront connaîtra un net succès en remportant vingt-deux sièges sur trente-six. Après de nouvelles tractations, le communiste Hueber sera élu maire, et Michel Walter premier adjoint.

Enfin, il convient de revenir un peu plus longuement au cas de la ville de Haguenau, fief de Gromer. Les conséquences de la scission de l’UPR y sont difficilement mesurables, étant donné que l’Unterländer, seule source susceptible de nous renseigner, passe quasiment l’évènement sous silence. Mais la section de Haguenau, comme nous l’avons démontré, apparaît comme un centre actif de l’aile gauche du parti, et il semblerait qu’elle ait peu perdu de ses membres. Les élections municipales s’ouvrent donc dans un climat serein pour l’UPR, même si la cicatrice de la dissolution ne semble pas s’être entièrement refermée, preuve en est les nombreux articles qui lui sont consacrés dans l’Unterländer[10]. De même, Keppi, dans l’édition du compte rendu des activités du conseil municipal[11], rappelle à quel point la dissolution a nuit à la ville, dans la mesure où des rénovations de voiries, des réfections d’immeubles…, n’ont pu être réalisées. Cet épisode de la vie municipal est donc loin d’être oublié, et, fort de son succès l’année précédente, l’UPR s’en sert encore comme argument électoral. Les tracts ne sont pourtant pas essentiellement consacrés à ce sujet, ils traitent également des réalisations de l’année écoulée et de certains points du programme de l’UPR (questions religieuses, scolaires…)[12].

Mais un fait inattendu vient bouleverser la tactique habituelle de lutte contre les partis de gauche : la présentation d’une nouvelle liste composée en partie de démocrates et d’anciens membres de la majorité UPR. S’agit-il de membres de l’APNA ? On pourrait le penser, mais à aucun moment le nom du nouveau parti n’est mentionné, que cela soit dans les tracts électoraux ou les articles de l‘Unterländer. Ce dernier parle d’ailleurs de « Liste de soutien des partis de gauche »[13] et affirme qu’il s’agit d’une manoeuvre de ces derniers pour obtenir la majorité au conseil municipal ; et ce, sans s’étendre sur les motivations des anciens colistiers UPR.

Il faut également noter que l’on n’assiste pas à une alliance entre l’UPR et le parti communiste, qui présente sa propre liste. De même, il n’est pas fait mention des partis autonomistes. De fait, il s’agit là de l’application strict du programme du Volksfront : là où les intérêts alsaciens ne sont pas menacés (en l’occurrence l’UPR ne semble pas devoir perdre la municipalité), il n’y a aucune utilité à se rassembler, et chaque parti peut tenter de lutter pour sa Weltanschauung.

A l’issu du premier tour, seule la liste UPR obtient des sièges (huit) C’est un relatif échec, puisque les personnalités upernistes de la ville escomptait une victoire au premier tour. La présence d’une troisième liste, celle des indépendants[14] (Mehl/ Lejal), rendait cela difficile.

Au second tour, l’UPR obtient encore treize sièges, les six restants allant aux partis de gauche. La configuration du nouveau conseil municipal reste donc quasiment identique à celle d’avant 1928, à l’exception du fait que, contrairement à 1925, aucun démocrate ne figure dans les rangs de la majorité et que la nouvelle majorité est constituée exclusivement de membres de l’aile gauche. La division de l’UPR se manifeste donc bel et bien à Haguenau, mais elle ne remet pas en cause l’ancienne donne politique : la ville était et reste un fief de l’UPR, plus encore, un fief du régionalisme.

Il est bien évident que ces élections ne se font pas sans certains remous. En effet, l’APNA dénonce la responsabilité de Michel Walter dans cette nouvelle orientation politique de Walter, l’accusa de détruire « l’UPR chrétienne et nationale »[15]. Il est certain que plus d’un auront été pris au dépourvu par la tactique de l’UPR, notamment à Strasbourg ; le comte d’Andlau, par exemple, démissionne de l’UPR de le 18 mai. L’Elsässer répliquera en justifiant l’alliance avec les communistes par le fait que « du point de vue alsacien, les communistes ont cet avantage sur les socialistes qu’ils revendiquent les droits de la Heimat tandis que les socialistes manifestent leur zèle aveugle d’assimilateurs [...]. Alors qu’au point de vue religieux, les socialistes placent la lutte contre la religion en tête de leur programme, les communistes n’ont pas dit un mot dans leurs appels électoraux contre nos droits religieux[16]». La polémique enfleura entre l’Elsässer et l’Elsässer Bote : le premier accusant l’APNA de collusion avec des anticléricaux, le second accusant l’UPR de complicité avec les communistes.

Ces élections de Strasbourg et de Colmar sont ainsi la première occasion de tester la nouvelle stratégie de l’UPR, dont les municipales de Haguenau de 1928 avait été le signe avant-coureur. Un autre champ d’application s’est également ouvert au Volksfront au conseil général du Bas-Rhin : en effet, une « communauté de travail », ardemment voulue par Gromer, se constitue et rassemble des élus de l’UPR, de la Landespartei, des progressistes et des communistes dissidents. Elle se met en place dès octobre 1928, lors du vote sur la question préalable opposée par le préfet à des vœux politiques des autonomistes et des conseillers UPR. Ce fut l’occasion pour l’Assemblée de se scinder en deux tendances, avec d’un côté le « front national », de l’autre le Volksfront, comprenant sept des seize conseillers UPR, cinq autonomistes et le communiste Hueber. Pilotée par Gromer, la « communauté de travail » s’efforce de promouvoir une politique plus active en faveur de la Heimat, en proposant des vœux concernant la langue maternelle, les écoles… Elle se renforcera lors des élections de 1931, et devient alors la tendance majoritaire dans le Conseil.

Les Conseils municipaux de Strasbourg et de Colmar, le Conseil général du Bas-Rhin deviennent ainsi les lieux privilégiés de l’expérience du Volksfront. Ses membres vont tenter de promouvoir, sous l’égide de Gromer et Walter dans le Bas-Rhin, de Rossé dans le Haut-Rhin, une politique plus active en faveur du bilinguisme et du régionalisme tout cherchant à obtenir l’amnistie des signataires du Heimatbund et des condamnés du procès de Colmar.


[1] J.O. du 8/11/1928, p. 2511 ss.

[2] Oberkirch et Pfleger n’ont pas pris part au vote

[3] Elsässer du 9/11/1928

[4] E.K. du 9/11/1928

[5] BAECHLER, op. cit. p. 430.

[6] Les autres membres sont : Brickert, Elsaesser, le curé Jérôme, Heintz, Zell, Simon, Welcker, Fix, Stoeffler, Sigrist, Schmitt.

[7] BAECHLER, op. cit. p. 431.

[8] E.K. du 13/01/1929

[9] Amnistie pour les signataires du Heimatbund et les condamnés de Colmar, autonomie administrative, rejet du projet de loi relatfi aux menées autonomistes.

[10] Unterländer n° 6 et 8 1929

[11] Tätigkeit der Vereinigung der UPR und der Unabhängigen im Haguenauer Gemeinderat, Haguenau, 1929.

[12] Unterländer, n° 98 et 101/ 1929 et voir fonds Gromer 6520 Dossier de Gromer sur les élections à Haguenau : tracts, coupures de presse, notes      personnelles… 1902-1953.

[13] Unterländer n° 102/1929

[14] Unterländer n°112/ 1929

[15] E.B. du 11/05/1929

[16] Elsässer du 13/05/1929

Le Volksfront (4) Elections cantonales de 1928

L’absence de l’aile droite à l’assemblée générale du 1er juillet 1928, puis son exclusion de la direction du parti en septembre, sont les signes avant-coureurs de la scission qui se concrétise lors des élections cantonales d’octobre. Monseigneur Ruch cherche pourtant à ce que le parti conserve son unité en affirmant la priorité des questions religieuses. Déjà en novembre 1926, il avait condamné la Zukunft et dénoncé « l’alliance contre nature des catholiques avec les  communistes et le parti du progrès ». Mais, le 2 septembre 1928, il va plus loin et fait lire dans toutes les paroisses une lettre pastorale sur « l’amour du prochain », dans laquelle il s’élève contre la tentatives des « sectaires » pour faire croire que les catholiques alsaciens n’aiment pas la France et rappelle aussi qu’aucun catholique ne peut donner sa voix aux ennemis de l’Eglise. Il rappelle également à l’ordre les prêtres, dont le devoir est de favoriser l’unité des catholiques et désavoue l’alliance entre l’autonomisme et la défense de l’Eglise qui « prive l’Alsace catholique d’alliances possibles et utiles » et risque de « coaliser contre elle le plus grand nombre des Français. »

Les élections cantonales sont les premières élections d’envergure après le procès de Colmar. Elles vont donner une cinglante réponse à l’appel de l’évêque et à la politique gouvernementale.

L’Unterländer insiste dès le lancement de la campagne sur l’importance politique de ces élections et déclare que c’est un acte de « patriotisme régional » que d’envoyer à Strasbourg des hommes qui défendront les Heimatrechte[1]. Le journal insiste de même sur le fait que vu l’importance du budget du Conseil général, il ne faut pas le remettre entre les mains de n’importe qui (entendons autres que celles de l’UPR).

Les autonomistes présentent ainsi 20 candidats sur les 32 mandats, et clament qu’il faut faire de ces élections des élections de protestation. La situation pour l’UPR est très confuse. Pour la première fois depuis 1919, elle part seule dans cette bataille électorale. De plus, l’aile gauche du parti soutient des candidats autonomistes dans plusieurs cantons : Gromer et Keppi soutiendront un candidat UPR dissident à Soultz au premier tour, puis un autonomiste au second tour, alors que la section locale avait apporté son soutien au candidat démocrate sortant.

Enfin, la confusion atteint son comble avec la désignation des candidats. Ainsi dans le Bas-Rhin, certains actes d’indiscipline présupposent déjà la scission future : à Bischwiller, on oppose à Michel Walter un catholique national sous l’étiquette démocrate, à Barr deux candidats membres de l’UPR s’opposent, et à Haguenau, Kleinclaus, membre du comité directeur du parti, s’oppose à l’abbé Gromer, lui-même également membre du comité…

Pourtant à Haguenau, c’est bien Gromer qui fut investit de la candidature, lors d’une réunion des délégués de canton de l’UPR[2]. Il mène, accompagné souvent de Michel Walter[3], une campagne assez calme qui consiste en des réunions de quartier ou de village, au cours desquelles il expose le travail qu’il a accompli pendant les neuf années de son mandat précédent[4] ; tout en prenant bien garde à ne pas trop aborder les sujets politiques. Il est d’ailleurs assez curieux qu’il n’aborde quasiment jamais la politique du Volksfront qui lui est si chère. En réalité, il semblerait qu’il ait tenté d’empêcher la candidature de Kleinclaus par ses discours peu virulents.

Cette candidature « surprise » d’un autre membre de l’UPR est tenue secrète pendant un certain temps : l’Unterländer par exemple n’en fera mention qu’à la veille du premier tour, et encore sans aucune mention de son appartenance politique. Le journal, bien tenu par des rédacteurs favorables à la politique prônée par l’abbé Gromer, a ainsi cherché à rendre cette candidature aussi secrète que possible. En retour, l’abbé Gromer aura droit à bien des invectives de la part de son adversaire, notamment lors des réunions que ce dernier organisa[5].

Les résultats seront sans appel[6] :

Inscrits Votes exprimés Votes valables Gromer Kleinklaus
Total 6923 4129 4030 3041 989

Gromer est ainsi élu avec plus de 75% des voix pour l’ensemble du canton et plus de 70% pour la ville de Haguenau (avec des pointes de plus de 80% à Marienthal, Hardhouse Wintershouse…). Il réalise ainsi le meilleur score de toute l’Alsace.

Faut il y voir un plébiscite en faveur de sa politique et de ses visées régionalistes ? Ou un hommage rendu à l’abbé pour son travail acharné pour le canton ? De fait, il jouissait d’une bien plus grande notoriété que Kleinclaus, et il est certain que sa position de candidat sortant a été un avantage. Mais cette candidature de Kleinclaus permet de constater toutefois que la population du canton de Haguenau a fait à cet instant le choix de renouveler sa confiance en un homme toujours très présent et qui n’a eu de cesse de promouvoir une politique régionaliste. Les catholiques ont ainsi voté en masse pour lui, alors même qu’un autre candidat de l’UPR se présentait, et prônait une ligne plus « nationale ». Haguenau reste ainsi bel et bien une ville marquée par les idées régionalistes.


[1] Unterländer n° 235-236/1928

[2] Unterländer n° 229/ 1928

[3] 6519/59  Correspondance politique entre Michel Walter et Gromer. 1926-1934

[4] Unterländer n° 234 / 1928

[5] 6520     Dossier de Gromer sur les élections à Haguenau : tracts, coupures de presse, notes personnelles… 1902-1953.

[6] Unterländern° 241/ 1928 voir également en Annexe

Le Volksfront (1) L’entre-deux-guerres en Alsace

Après la crise municipale de Haguenau et la victoire de la ligne régionaliste prônée par l’abbé Gromer et Jean Keppi, les tensions au sein de l’UPR se trouvèrent exacerbées entre l’aile gauche et l’aile droite du parti. Mais c’est également, et à nouveau, l’attitude de l’Etat français qui mettra le feu aux poudres.

En effet, à la veille de Noël 1927, la police procéda à une centaine de perquisitions dans les milieux autonomistes, et à la fin du mois de décembre, plusieurs autonomistes furent arrêtés sous l’inculpation de complot contre la sûreté de l’Etat. En tout, pas moins de 22 personnalités furent inculpées, dont quinze détenues, parmi lesquels Ricklin, Hauss, Schall, Rossé… [1]

De plus, le 11 juillet 1927, une loi établit un nouveau mode de scrutin pour les élections législatives, à savoir un scrutin d’arrondissement uninominal à deux tours. Contrairement au scrutin de liste précédemment utilisé, ce système renforce l’importance des questions de personnes au détriment des considérations purement politiques et diminue sensiblement l’emprise des partis sur les candidatures.

Ces deux décisions, du gouvernement et du parlement, sont lourdes de conséquences. La première, en effet, loin d’entraîner un apaisement des esprits, contribue à maintenir l’agitation : peu de preuves venant corroborer l’accusation de traîtrise, ce qui donne l’impression d’assister à un procès injuste. Nous y reviendrons. La seconde permet aux autonomistes de se présenter aux élections sans avoir à collaborer avec quelque parti influent. Certains possèdent une forte influence dans leur milieu, et ils peuvent se prévaloir de solides chances aux élections.

Les élections législatives d’avril 1928 s’ouvrent dans ce contexte, et la crise d’Haguenau est toujours présente dans les esprits. Pour s’adapter au nouveau mode de scrutin, l’UPR va créer des comités d’arrondissement qui désignent les candidats, sous réserve d’un refus du comité directeur[1]. Michel Walter est désigné pour la circonscription de Haguenau. Mais sa candidature ne fait pas l’unanimité. Il convient de préciser pourquoi.

Né à Haguenau en 1884, Michel Walter fait de brillantes études de physique, de mathématiques et de philosophie à l’université de Strasbourg, et devient professeur en 1905 et, à partir de 1919, enseigne au lycée Kléber à Strasbourg. Son activité politique débute bien avant la guerre, d’abord comme orateur du Volksverein, puis lors des élections au Reichstag, il participe à la campagne de Wetterlé. En 1919, il participe à la création de l’UPR[2], et devient membre du Comité provisoire. Puis il est élu vice président de la section de Strasbourg, où il forme l’aile gauche avec Keppi. Candidat aux élections législatives de 1919 et 1924[3], il est toujours parmi les candidats les mieux placés de la liste d’Union nationale. Mais, comme le fait remarquer M. Baechler[4] si « l’action politique de Keppi s’inspire d’une idée directrice, celle de Walter semble puiser avant tout aux sources de l’opportuniste ». Et c’est ainsi que, bien qu’il se situe à l’aile gauche du parti à l’origine, sa ligne politique ne sera pas aussi claire que celle de Keppi. Il apparaît ainsi plus souvent comme un opportuniste notoire, voire une girouette pour ses détracteurs[5]. Mais à sa décharge, son rôle de député l’amenait à ne pas se prononcer pour des thèses trop radicales au risque de se marginaliser par rapport à ses collègues. Mais, plus important, son rôle de garant du parti, au sein duquel il essaye de maintenir un semblant de cohésion entre une aile droite “nationale” et une aile gauche autonomisante, l’oblige à faire preuve de souplesse et à développer le sens du compromis. Mais ses tergiversations ne vont pas tarder à agacer certains, qui les lui feront cher payer.

Il reste toutefois l’un des principaux artisans des deux projets de lois déposés à la Chambre en vue d’une réforme de l’Etat dans le sens du régionalisme[6]. Projets qui resteront cependant lettre morte, mais qui montrent quand même qu’il fait preuve d’une réelle activité à l’Assemblée.

En 1928, il projette de se faire élire à Haguenau. Mais son action dans la ville n’a pas été aussi importante que celle de Keppi et Gromer, car il n’est pas un membre actif de la section locale de l’UPR, et n’a aucune activité au sein de la municipalité. De plus, rappelons-le, Gromer lui reproche plusieurs choses : de ne pas se prononcer assez clairement pour la ligne autonomisante d’une part, et surtout, de n’avoir pas soutenu activement la liste UPR aux élections municipales de 1928[7]. Sa très maladroite volonté d’apaisement envers le gouvernement français lui vaut bien des inimitiés et les attaques contre lui se multiplient au sein même de la section UPR de Haguenau. Ce qui transparaît lors de cette élection.

La campagne électorale[8] se déroule dans une ambiance très tendue, suite aux arrestations et à la suspension d’un nouveau journal[9]. En fait, toutes les conditions sont réunies pour faire de ces élections « des élections de protestations »[10], comme le montrent déjà les candidatures de certains autonomistes, dont certains sont emprisonnés[11]. L’UPR mène campagne contre le Cartel, accusé de menacer de causer l’anarchie financière et le Kulturkampf scolaire, et plaide pour un « sain régionalisme » qui rejette toute séparation de l’Alsace et de la France[12]. Michel Walter reprend tout ces thèmes et les développe au cours de sa campagne, mais la candidature tardive de l’autonomiste René Hauss va bouleverser la donne. Ce dernier, en effet, inculpé dans le cadre des arrestations anti-autonomistes de Noël 1927, se trouve en prison au moment de la campagne. Ce qui lui permet, dans ses tracts électoraux[13] de se présenter comme un martyr de la répression gouvernementale. Le fait que son père, Charles Hauss, député au Reichstag de la circonscription de 1912 à 1918, ait été la personnalité la plus marquante du Centre alsacien-lorrain dans l’avant guerre, lui donne une forte assise dans la circonscription. Mais par-dessus tout, il présente le vote en sa faveur comme le seul moyen de protestation contre les agissements du gouvernement.

L’Unterländer défend vigoureusement la candidature de Walter, et parle de vengeance personnelle à l’égard de ce dernier, sans toutefois en développer les raisons ; mais surtout, le journal insiste sur le fait que Hauss est l’un des rédacteurs de la Zukunft, journal condamné par l’évêque, et surtout membre de la Landespartei[14]. Cette candidature de Hauss se révèle, selon M. Baechler, être une manœuvre de Keppi, Gromer et Moschenross. Ceux-ci ont en effet été très contrariés de voir que Walter n’avait pas soutenu la liste Weiss aux élections municipales, et qu’il avait tenté d’imposer une abstention de l’UPR lors de ces élections. Il a, en effet, contacté plusieurs membres de la section UPR de Haguenau, leur demandant de renoncer à présenter une liste cette année, proposant même de mener lui-même une liste aux élections municipales de 1929[15]. De fait, l’UPR et Walter, n’ont pratiquement pas soutenu la liste Weiss. C’est donc également une lutte d’influence au sein de l’UPR qui s’exacerbe ici : le “trio” juge la politique au sein du parti trop favorable à l’aile droite, et pas assez à l’écoute des revendications régionalistes de l’aile gauche.

Pour autant, l’abbé Gromer donne une autre version de cette affaire. Il soutient que si l’attitude de Walter l’a profondément contrarié, il n’a, à aucun moment, suscité la candidature de M. Hauss, avec qui il déclare entretenir des relations tendues[16] :

« Un certain côté, mal informé, m’a cru lié à M. Hauss avant son installation à Haguenau (il s’agit là de la venue de Hauss comme Kreisleiter à Haguenau) par des rapports personnels. C’est erroné. Voici l’exacte vérité des faits : en 1907, c’est moi qui ai ouvertement combattu la Reichstagkandidatur (sic) de Hauss père pour Haguenau[17]. C’est connu, car cela a fait l’objet d’une polémique dans la presse. M. Hauss fils, je l’ai à peine connu jusqu’après 1928. Je n’ai pas eu le moindre rapport avec la candidature de René Hauss opposée à M. Walter (députation) en 1928 dans l’arrondissement à Haguenau. Par contre, trois semaines avant le premier tour de scrutin, j’ai passé (sic) chez les maires de mon canton et leur ai donné le mot d’ordre : pour M. Walter. On m’a prié de poser ma propre candidature, j’ai refusé, car je n’ai jamais aimé la félonie. Lorsque le lendemain du 1er tour de scrutin le résultat pour M. Walter s’est montré défavorable, je me suis aussitôt acheminé vers Strasbourg ; j’ai déclaré à M. Walter qu’il passera au second tour, et à 14 heures une réunion de 4 hommes dirigeants de l’UPR a reçu cette assurance».

Cependant, si l’on peut regarder comme vraie cette assertion, il n’en reste pas moins que M. Gromer, par l’intermédiaire de Keppi a eu, après le premier tour de scrutin, des relations avec M. Hauss, dans le but d’accélérer son désistement. Mais analysons plutôt les résultats du premier tour.


[1] Cf. Christian Baechler, op. cit. p. 399

[2] Il est alors vice président du Cercle d’adultes de la Cathédrale

[3] Grâce notamment à l’aide de Keppi

[4] Baechler, op. cit. p. 599

[5] Voir les différentes caricatures dont il fait l’objet…

[6] cf Pierre Vonau, op. cit.

[7] Fonds Gromer 6504/5c Lettre à M. Fahrner, janvier 1928, « Walter s’est efforcé de semer la désunion parmi nos braves gens du conseil municipal pour qu’ils renoncent à présenter une liste [...] contre moi aussi il agit de différentes façons : car mon mandat lui plairait » Autre lettre à M. Fahrner, janvier 1928 : «  [...] Le Grand Michel qui sème encore et toujours la désunion, tourne toujours autour de moi ! »

[8] 6504/8 fff Tracts pour les élections législatives à Haguenau. 1928.

[9] Das neue Elsass cf Elsässer du 13.03.1928 qui critique particulièrement le fait qu’arrestations et suspensions se fassent en pleine campagne : « Nous ne nous laisserons pas intimider ! » proclame t-elle !

[10] Baechler, Christian op. cit. p. 401

[11] Celle de Hauss, de Schall, de Baumann par exemple

[12] Elsässer du 9.3.1928

[13] Fonds Gromer 6504/2b

[14] Unterländer n° 94/ 1928

[15] Fonds Gromer 6520/11 k Notes de Gromer sur le compte de Michel Walter.

[16] 6500/2 Mon attitude 1939-1945. Autojustification de 32 p. dact. ( en 4 exemplaires, avec annotations), accompagnée de nombreux brouillons et de pièces justificatives. Nous citons ici le paragraphe 3 de la partie n° IX.

[17] Il préférait une candidature de Spahn.


[1] Les autres sont : Fasshauer, Rossé, Heil, Eggeman femme Fasshauer et Stürmel. Les accusés déclarés « en fuite » sont Karl Roos, Ernst, Pinck, Ley et Hirtzel.