Le Volksfront (11) Décléricaliser l’Alsace?

Période du Volksfront

A partir de 1931, la situation économique commence à se dégrader sérieusement en Alsace ; l’industrie textile, dont la crise s’amorçait déjà en 1929, connaît de grandes difficultés. Selon M. Koch, la crise en Alsace s’explique « par la dispersion des petites entreprise et le manque de modernisme de leur exploitation[1] ». A Haguenau, par exemple, la crise se manifeste notamment dans les secteurs du bois et du houblon. De plus, la situation bancaire s’aggrave et on ne peut que constater que la production industrielle de la région a fortement diminué. L’économie alsacienne, grande exportatrice, est par ailleurs très sensible à l’évolution internationale, et l’Alsace se retrouve dès lors parmi les régions les plus durement touchées par la crise.

1) Les élections de 1931-1932

C’est dans ce contexte que vont se dérouler les élections cantonales, en octobre 1931. Elles devancent de peu les élections législatives, et font figure de test. Elles sont précédées par une nouvelle tentative de rapprochement entre l’UPR et l’APNA, due aux différents succès de l’APNA, dont le dernier en date est la victoire aux élections cantonales complémentaire de Wissembourg du Dr Schalck[2], qui battait le candidat UPR Braun dès le premier tour. De plus, plusieurs polémiques voient le jour : l’une part d’une réflexion nouvelle sur la nature de l’autonomisme ; l’autre sur la notion de cléricalisme.

Tractations et élections cantonales.

Le problème de l’autonomisme va une fois de plus se poser dans ce que l’on a appelé l’Affaire d’Ingwiller. En effet, en janvier 1931, la direction des cultes, comme le Concordat lui en donne le droit, refuse le transfert dans la petite ville d’Ingwiller du pasteur Charles-Edouard Berron[3], car les milieux nationaux le trouvent trop autonomiste. C’est l’occasion pour la presse nationale de se féliciter du fait qu’enfin le gouvernement montre plus de fermeté à l’égard des prêtres et des curés : « s’il continuait dans la voie dans laquelle il vient de s’engager [...] c’est-à-dire s’il était décidé à faire preuve de fermeté et à ne plus tolérer que le clergé s’écarte des devoirs du Concordat, la situation en Alsace pourrait bien s’améliorer[4] ». De fait, un certain nombre de pasteurs alsaciens avaient signé le Heimatbund, comme G. Ruch, Ernest Decker, A. Hirtzel… Mais la Dépêche de Strasbourg du 14 janvier va plus loin en déclarant que « d’autres pasteurs, précisément dans cette partie de l’Alsace où réside le pasteur Berron [...] n’admettent pas qu’on leur parle français, mais refusent même de parler l’alsacien et obligent leurs ouailles à converser avec eux en Allemand ». Elle confond cependant attitude antifrançaise et poids des traditions allemandes et luthériennes dans la vie du protestantisme, ce dernier restant très replié sur lui-même surtout en Alsace du Nord.

Les réactions des milieux autonomistes sont bien entendu virulentes, l’E.K. estimant que cette décision « fait partie du Kulturkampf dans lequel se trouve prise la population croyante d’Alsace et de Lorraine [...] Les intérêt religieux de notre pays sont menacés par la puissance secrète des loges »[5]. Haegy, déclarera quant à lui que « demander un patriotisme actif de tous les Alsaciens, ce serait leur demander quelque chose de mensonger, car l’histoire déchirée de leur pays a détruit un tel sentiment : l’Alsacien n’éprouve des sentiments véritablement forts que pour sa Heimat »[6].

Au mois de février, pourtant, dans le nouveau gouvernement Laval, une mesure est prise sur les conseils de Frey, devenu sous-secrétaire d’Etat au commerce, qui donne satisfaction à une grande partie des Alsaciens : autorisation était faite d’utiliser l’allemand dans les actes judiciaires. C’est à cette occasion que l’on peut à nouveau constater le fossé qui se creuse entre les autonomistes modérés, et les extrémistes / séparatistes. En effet, les premiers se réjouissent de cette action du gouvernement, regrettant seulement qu’elle arrive si tardivement, et le 16 février 1931, l’E.K. reconnaît qu’un pas important a été réalisé pour clore le problème des difficultés linguistiques. Pourtant, le journal de Jungmannschaft, organe des jeunes autonomistes extrémistes, déclare que « le français nous est aussi étranger que l’italien ou l’espagnol. Certains disent : le français doit nous être imposé parce que c’est la langue de l’Etat. Mais nous répétons que nous ne voulons appartenir qu’à un Etat alsacien-lorrain. Nous n’avons pas besoin d’apprendre une autre langue à côté de la langue allemande »[7]. Cette position tranchée conduit les autonomistes modérés à réagir. Camille Dahlet répondra le 12 juin dans une interview donnée à la Deutsche Allegemeine Zeitung : « Les Alsaciens ont trouvé dans l’Etat vers lequel les poussait une sympathie traditionnelle, la plus centralisatrice des constitutions et en même temps le plus étroit et le plus intolérant de tous les concepts de la patrie, qui ne se contente pas de la loyauté civique mais qui exige des alsaciens l’abandon de leur Volkstum et leur assimilation linguistique et culturelle… ». Mais il s’agit là de la seule critique qu’il porte contre la France, car pour lui, le seul but de l’autonomisme est de maintenir l’Alsace dans le cadre français, tout en lui faisant reconnaître, en raison de sa situation linguistique, un statut à part.

C’est dans cette atmosphère que vont s’engager de nouvelles négociations entre l’UPR et l’APNA, pour lesquelles Didio s’engage à accepter le rôle de médiateur sous couvert d’avoir des réponses claires à deux interrogations : « 1. L’APNA jouit-elle de la faveur gouvernementale pour renforcer la cause catholique en Alsace ? 2. Gardera-t-elle ses bailleurs de fonds si elle va avec nous ? » [8]. Une réunion publique est organisée à Bischeim début mars 1931[9], qui réunit Oberkirch et Struss pour l’APNA, Walter et Didio pour l’UPR. Si l’on s’accorde sur la priorité à donner aux questions religieuses, le bât blesse sur les questions relatives au Volksfront. En effet, Michel Walter déclare : « Nous sommes un parti national et nous voulons le rester. Nous nous plaçons sur le terrain de l’Alsace française [...] [Mais] nous sommes avec la même énergie un parti régionaliste [...] Pour nous l’amour de la Heimat vient en premier lieu et nous conduit à l’amour de la patrie »[10]. Il justifie ainsi la politique du Volksfront, et contente l’Abbé Gromer, peu satisfait de l’influence grandissante de Didio dans le parti[11]. En face, Oberkirch est hostile à l’autonomie régionale et préconise un régionalisme économique et administratif[12]. Cette discussion sur le rapprochement est un échec, tout comme les autres tentatives qui suivront, car une nouvelle polémique éclate : celle sur le « cléricalisme ».

En effet, lors d’une conférence à Roubaix, le 4 décembre 1930, le Comte de Leusse affirme qu’ « il faut décléricaliser l’Alsace ». La presse UPRniste s’empresse de reprendre ces propos, qu’elle juge scandaleux. Il s’agissait là en fait pour de Leusse de  critiquer le rôle du clergé en Alsace, et de l’amener à ne plus faire de politique active. L’Elsässer Bote, par exemple, va stigmatiser les prêtres qui « exploitent la religion au profit d’une politique purement terrestre », et qui « au nom de l’autorité divine imposent des conceptions purement humaines »[13]. Car il s’agit bien pour l’APNA de dénoncer le soutien du clergé catholique à l’UPR. Mgr Ruch se mêle bientôt de la polémique en déclarant que « tout catholique peut lire le Bote sans commettre aucune faute » et il critique l’Elsässer et l’Elsässer Kurier qui l’ont souvent attaqué[14]. Dans le Bulletin ecclésiastique du 1er mai 1931, il publie une « lettre de l’évêque de Strasbourg à plusieurs de ses diocésains », qui affirme que « l’autorité de l’Eglise ne doit pas être mise au service d’un parti, de la politique proprement dite ou d’une cause profane ». Alors que Didio reproche par la suite à l’évêque ses critiques injustes à l’égard de l’UPR, l’évêque lui adresse un blâme pour « oubli de la vérité et du respect dû  à la hiérarchie catholique ».

On le constate, l’ambiance est tendue, et cette polémique a le mérité de souligner qu’une large partie du clergé est resté favorable à l’UPR, et que c’est certainement grâce à cette fidélité que le recrutement de l’APNA est resté aussi limité. Pourtant dès cet instant on ne peut que constater que plusieurs tendances sont à l’action au sein de l’UPR, qui permettent au parti de jouer sur plusieurs tableaux à la fois : le chanoine Didio, malgré cette polémique avec l’évêque, se range dans le camp « national », tandis que Walter est régionalistes. Haegy et Rossé forment la dernière tendance, très proche de l’autonomisme. L’abbé Gromer reste toujours très proche de cette dernière frange du parti catholique, et collabore beaucoup avec Rossé.

La préparation des élections cantonales se déroule dans cette ambiance : dix-sept conseillers généraux sont soumis au renouvellement dans le Bas-Rhin, dont six APNA et deux UPR. Lors de la réunion du comité départemental du 20 septembre 1931[15], on cherche à déterminer une tactique, et l’absence du chanoine Didio renforce les positions de Gromer et Walter. Une déclaration, adoptée par l’UPR, montre que le parti décide de lutter contre tous les mouvements qui prônent l’anticléricalisme et le nationalisme : « En tant que parti chrétien, l’UPR est violemment hostile à tout parti dont les représentants placent l’anticléricalisme ou le nationalisme chauvin au-dessus de tout »[16]. Et, reprenant les vœux de Gromer, à savoir placer à la tête de toute institution des gens favorables à la politique de l’UPR et du Volksfront[17], la proclamation continue en affirmant « qu’il faut abattre la majorité du conseil général et la remplacer par des hommes courageux et pleins de conscience » car l’actuelle majorité du Conseil Général est responsable de l’échec des revendications régionalistes, linguistiques, et des demandes d’amnisties à l’égard des autonomistes formulées par l’UPR. Or l’essentiel de cette majorité est catholique tendance APNA…

L’UPR va alors présenter des candidats partout où cela lui est possible, et pour les cantons où elle est absente, elle invite à nouveau ses électeurs à voter « contre les candidats des partis anticléricaux ou chauvins »[18] et passe plusieurs accords avec les autonomistes ; on note par exemple l’absence de candidat UPR à Strasbourg-Est, dans le but de favoriser l’élection de l’autonomiste Roos. L’UPR reste donc toujours fidèle au Volksfront, par contre, dans tous les cantons où figure un candidat APNA sortant, l’UPR se présente, et inversement… L’appel électoral publié dans l’Elsässer du 10 octobre est sans ambiguïté : le journal présente l’élection comme une lutte décisive entre les deux partis : « le jour des comptes est arrivé. Donnez à ces traîtres au parti la leçon qu’ils méritent ».

Quels sont les résultats de ces élections ? Dans le Bas-Rhin, dès le premier tour, quatre candidats de l’APNA sont élus, mais le parti perd deux sièges, ceux d’Obernai et de Woerth. Dans ce dernier canton, c’est le maire de Haguenau Weiss, aidé par Gromer, qui l’emporte sur Weydmann, pourtant président de l’APNA depuis 1930 ! Les autres candidats du parti sont mis en ballottage, ou perdent de nombreuses voix par rapport au scrutin précédent. En définitive, sur les dix-sept sièges, neuf seulement sont acquis[19]. Au second tour, l’UPR Reibel se désiste en faveur du communiste alsacien Schreckler à Strasbourg-Ouest[20], qui remporte les élections ; Ross est également élu grâce à l’appui des communistes dissidents.                       Au total, dans le Bas-Rhin, les nationaux, souvent divisés, subissent une large défaite, puisque le camp autonomiste gagne quatre sièges, deux UPR, un communiste et un autonomiste, au détriment de l’APNA et des socialistes (moins deux sièges chacun). Dès lors, au Conseil général du Bas-Rhin, la majorité change de camp. L’Elsässer fête au lendemain de l’élection « la victoire de la Volkspolitik sur la politique des préfets »[21].

Dans le Haut-Rhin, les affrontement entre les deux partis sont beaucoup moins virulents. L’APNA ne présente pas de candidats contre les conseillers UPR sortants, et l’UPR fait de même dans deux cantons. Les positions des deux partis ne sont pas modifiées, l’UPR gardant onze mandats, l’APNA huit.

L’UPR renforce au final ses positions, mais la victoire n’est pas complète. Michel Walter est certes élu à la présidence du conseil général du Bas-Rhin, mais avec seulement une voix de majorité, et grâce au soutien des autonomistes et des communistes alsaciens. De plus, la commission départementale, présidée par Gromer, ne comporte aucun membre de la minorité : les partis « nationaux » ont en effet refusé le partage proportionnel qui leur était proposé[22]. Ces élections permettent de bien saisir les limites des forces de l’APNA, et de constater le poids du clergé dans les campagnes alsaciennes : le clergé a fait le choix de l’UPR, « qui lui sembl[e] un garant plus efficace des libertés religieuses et linguistiques »[23] et a été suivi très largement par la population rurale.


[1] KOCH (M.) « La crise économique en Alsace et Lorraine », dans Als. Fse du 20 septembre 1931.

[2] 6504/8 oo  Notes de Gromer sur le compte d’Ernest Schalck, cons. gal de Wissembourg. 1931.

[3] Né en 1898, se réfugiera en Allemagne à la fin de la guerre. Voir BOPP, op. cit, p. 54. Et KESSLER, Régime concordataire et droit public en Alsace-Lorraine, 1954. Voir également les archives de la paroisse d’Ingwiller.

[4] France de l’Est, du 12 janvier 1931.

[5] E.K. du 23 janvier 1931.

[6] Alsace Française, du 1er mars 1931.

[7] Jungmannschaft, 21 février 1931. le journal a des liens poussés avec le Parti national-socialiste.

[8] E.K. du 13 février 1931. M. Baechler développe ces questions.

[9] Elsässer du 3 mars 1931

[10] ELZ, 3 mars 1931.

[11] 6519/59  Correspondance politique entre Michel Walter et Gromer. 1926-1934 lettre de mars 1931.

[12] BAECHLER, op. cit., p. 448.

[13] E.B. du 24 février 193.

[14] E.B. du 28 avril 1931.

[15] Messager d’Alsace, 22 septembre 1931. M. Baechler donne une autre date, celle du 13 septembre, in B. op. cit., p. 450.

[16] Elsässer, du 21 septembre 1931.

[17] Cf. « Notre politique est claire : la préservation des droits inaliénable de notre peuple, son droit de régler lui-même sa manière de vivre. Nous nous devons d’avoir des représentants politiques qui vont garantir le respect sans réserve de cette volonté du peuple de conserver nos particularités ! »

[18] Elsässer, du 14 septembre 1931.

[19] Cf. tableaux en annexe.

[20] Deux candidats nationaux se présentent contre lui Koessler (S.F.I.O.) et Federlin, démocrate ; les démocrates refusant de retirer leur candidat au second tour.

[21] Elsässer du 26 octobre 1931.

[22] Die Heimat, novembre 1931, p. 524-525.

[23] DREYFUS, op. cit., p. 174.

Le Volksfront (10)

c) Une première tentative de rapprochement avec l’APNA.

C’est dans ce contexte que va se produire la première tentative de rapprochement avec l’APNA. De fait, les catholiques alsaciens sont, nous l’avons dit troublés : entre un évêque proche du nouveau parti, et des curés qui interdisent les journaux proches de celui-ci, la situation est, reconnaissons-le, confuse. Cependant, les négociations achoppent sur plusieurs points. En premier lieu, citons le poids des alliés politiques : en effet sans l’UPR, les autonomistes se retrouvent dans l’impasse n’ayant pas assez d’influence politique pour peser seuls dans les débats, et sans l’APNA, les démocrates sont voués à l’impuissance. Aussi, le curé Schaeffer propose dans le Volksfreund, hebdomadaire catholique, une solution de conciliation qui repose sur plusieurs conditions : ne plus discuter de la question de responsabilité quant à la scission, écarter les questions de personnes, éviter toute équivoque vis-à-vis de l’autonomisme et refuser toute alliance à gauche[1].

L’UPR va reprendre cette proposition mais y rajoutera certains éléments : « Notre parti a vivement regratté que la collaboration efficace des catholiques en un seul parti politique ait été détruite [...] Les catholiques de notre parti formulent tous le vœu pressant que l’on rende du moins possible, en dehors des partis politiques, une collaboration organisée pour la défense des intérêts religieux.

Notre parti [...] défendra en première ligne les intérêts religieux et de plus tous les autres droits politiques de notre population sur la base de son ancien programme. Son organisation et sa méthode d’action politique ont fait leurs preuves et n’ont pas à être abandonnées ni modifiées[2] ».

Il apparaît très clairement que l’UPR estime qu’elle n’a rien à modifier à son action antérieure, et qu’elle attend des gens de l’APNA qu’ils reconnaissent leur erreur et réintègre ses rangs sans tarder. Le Volksfreund réagira rapidement, estimant que la direction de l’UPR ne se contente que « de vœux pieux [3]». Il semblerait qu’en fait aucun des dirigeants deux partis ne songe réellement à une fusion : l’APNA, après ses dernières victoires, se sent le vent en poupe, tandis que l’UPR pense être dans son bon droit. Il semblerait que l’UPR ne se rende pas compte de sa grande part de responsabilité dans la scission, puisque, comme le remarque M. Oscar de Férenzy : « certains de ses dirigeants se sont laissé emporter à un moment donné par la vague autonomiste, se rendant solidaires d’un mouvement qui, recourant parfois aux méthodes et moyens les plus blâmables, poursuivait une utopie, et par là ils ont profondément heurté le sentiment national de ceux qui ont le cœur français[4] ».

C’est dans ce contexte que des élections municipales complémentaires ont lieu à Strasbourg et Colmar. Quatre sièges à Strasbourg et deux à Colmar étaient à pourvoir. A Strasbourg, l’UPR ne présente pas de candidats, préférant soutenir discrètement le candidat autonomiste[5]. L’APNA, les radicaux, les socialistes, les démocrates étaient également en lice. Les candidats du camp national arrivent nettement en tête au premier tour, mais faute d’accord un seul candidat de leur tendance sera élu[6], contre trois autonomistes. Les électeurs de l’UPR ont donc voté en grande partie pour les candidats autonomistes, tandis que le front commun décidé par le camp national, n’a pas tenu notamment à Strasbourg Ouest. A Colmar, le candidat autonomiste présenté est Rossé, une fois de plus candidat de l’UPR, qui se lance dans la campagne en compagnie d’un communiste, Oscar Dider. L’APNA aura beau jeu de critiquer à nouveau la collusion UPR/communistes, mais elle va se retirer au second tour, permettant à un socialiste et à un radical de se faire élire. On constate bien, sur ces deux cas particuliers, les difficultés que posent un rapprochement, et combien les liens entre l’UPR et les autonomistes, subsistent. Mais l’APNA se sent à nouveau en position de force, puisque Rossé est à présent mis à l’écart de la vie municipale de Colmar.


[1] Volksfreund du 2 mars 1930.

[2] Elsässer, 22 février 1930.

[3] Volksfreund du 9 mars 1930.

[4] FERENZY (O. de), La vérité à propos de l’Alsace, Paris, 1930,

[5] Nouveau Journal de Strasbourg, 2 octobre 1930.

[6] DREYFUS, op ; cit., voir tableau p. 164.

Le Volksfront (9) Echecs et oppositions au Heimatfront

b) Les Zeitfragen de Didio

A cet instant, l’on assiste pourtant à plusieurs débats au sein même de la mouvance autonomiste. En effet l’on craint que certains n’abandonnent l’idée première de l’autonomisme, à savoir la défense des particularismes alsaciens, pour entraîner l’Alsace dans l’autonomie administrative. De fait le groupe autonomiste de Dahlet ne manque pas de critiquer certaines tendances germanophiles : « les Heil, Wurtz et Roos n’ont aucun désir de servir l’Alsace ou de conserver aux Alsaciens le bilinguisme dans le cadre de la République, de travailler en faveur de la réorganisation administrative ou d’aider à l’échange culturel avec nos voisins. Si vraiment ils voulaient cela, ils n’auraient pas besoin des conseils des docteurs Ernst, Gilg et Hanhardt [1] ».

De même, les critiques de l’Evêque, les élections de mai 1929, ainsi que les échecs de Rouffach et Ribeauvillé renforcent, à l’intérieur de l’UPR, un courant hostile à la politique du Volksfront et favorable à un rapprochement avec l’APNA, dans le but de mener une politique plus réaliste sur la question alsacienne. De fait, certains signes montrent que les interventions de l’évêque ne sont pas restées sans effet et que la politique du Volksfront ne fait pas l’unanimité dans les milieux catholiques. Citons pour exemple, les difficultés importantes que connaît l’Elsässer depuis la création de l’Elsässer Bote, puisque son tirage diminue de près de 6000 exemplaires à 16 000 (contre 18 000 pour son concurrent). De même, le chanoine Didio, peu favorable au Volksfront, voit son influence grandir au sein de l’UPR. Une nouvelle orientation du journal l’Elsässer, après le décès de Mgr Muller-Simonis, va permettre au chanoine de rédiger un nouveau supplément mensuel, intitulé « Zeitfragen » (Questions actuelles), qui parait après janvier 1930. Didio entend par ce biais aborder toutes les questions politiques, sociales et culturelles, afin « de poser en termes nouveaux et non polémiques les problèmes alsaciens »[2]. Dans le premier numéro, il relance la discussion sur le régionalisme en proposant la réunion d’Etats généraux du régionalisme, où l’on aurait pour tâche de mettre au point des propositions concrètes d’organisation régionale. Ce faisant, il espère faire sortir les Alsaciens d’une opposition « stérile et sans issue ».

Le 16 février 1930, lors de l’Assemblée générale de l’UPR,  Didio est chargé du principal exposé sur la politique alsacienne.

Il fait voter une résolution qui rappelle l’attachement des délégués de l’UPR au programme régionaliste du parti, programme « parfaitement compatible avec l’intérêt national », et met en avant la priorité des intérêts religieux dans la détermination de la tactique du parti : » nous voulons qu’aujourd’hui comme par le passé, les intérêts religieux aient la priorité qui leur revient de droit. C’est pourquoi nous considérons de notre devoir de combattre en premier lieu les partis qui placent en tête de leurs revendications politiques l’introduction de la laïcité et l’anticléricalisme [...] La défaite des majorités anticléricales et antireligieuses des mairies de Strasbourg et de Colmar n’a certes pas porté préjudice à nos intérêts religieux[3] ».

Il y a ici une différence profonde par rapport au programme du Volksfront : comme nous l’avons fait remarquer, Gromer et les partisans du Volksfront tentent de trouver avec les autonomistes et les communistes alsaciens un terrain d’entente qui permette de défendre le particularisme culturel, institutionnel et économique tout en laissant de côté ce qui serait susceptible de diviser les trois tendances, en particulier les questions religieuses. Ce rassemblement ayant pour but d’obtenir un statut régional qui garantisse ce particularisme. Or, la priorité de Didio est de redonner la primauté aux intérêts religieux, et toute alliance de l’UPR doit être subordonnée à ce principe. Et dès lors, s’il s’avère que le Volksfront ne se révèle pas être la meilleure façon de défendre les intérêts religieux, il faudrait changer de tactique.

L’aile gauche du parti est furieuse, Gromer parlant de « trahison », admonestant Walter pour son manque de volonté politique[4]

Mais le chanoine provoquera une agitation bien plus grande lorsqu’il publie, dans les « Zeitfragen » de juin 1930, un article intitulé « Aus dem Turm heraus[5] », dans lequel il invite les Alsaciens à sortir de leur « tour d’ivoire » culturelle, dans laquelle ils sont restés trop longtemps, se coupant des grands courants culturels. En effet, dit-il « il n’existe pas de culture alsacienne, mais un particularisme alsacien dans la culture [...] Ce particularisme vient surtout du fait que l’Alsace a d’abord été un pays allemand puis une province française, même un département français, puis un demi-siècle de Reich, et de nouveau partie intégrante de l’Etat français, sans avoir trouvé une organisation politique qui corresponde entièrement à sa culture[6] ». S’il nie l’existence d’une culture alsacienne, ne reconnaissant qu’un particularisme alsacien, il reconnaît un problème culturel en Alsace, dû selon lui au fossé grandissant entre les élites gagnées par la culture française, et le peuple qui ne comprend que l’allemand. Il ajoute à cela le problème des générations, la nouvelle génération étant de culture française, tandis que l’ancienne gardait sa culture allemande. Pour lui, l’Alsacien a l’avantage de pouvoir apprécier sans préjugés les deux cultures, et c’est ce privilège qu’il faut développer, dans le but de devenir un médiateur entre les deux peuples. En niant la réalité d’une culture alsacienne, il remet en cause un des éléments fondamentaux du Volksfront. Les réactions de la presse nationale sont enthousiastes ; ainsi le journal Le Temps[7] pour qui « les articles de l’Elsässer font s’effondrer entièrement les bases intellectuelles que l’on voulait donner à l’autonomisme. Il ne reste qu’un particularisme, peu différent en somme de celui des autres régions françaises » et qui retient « le conseil donné à la jeunesse alsacienne de sortir de la « tour d’Ivoire » que l’autonomisme prétendait dresser dans nos départements recouvrés et de se mêler davantage à la vie intellectuelle de la grande patrie ». Il conclut en affirmant que «M. le chanoine Didio[...] porte un coup qui devrait être décisif[aux autonomistes] en proclamant que rien ne justifiait leur action, que cette dernière n’avait pas la moindre base intellectuelle et que les agitateurs mentaient, en définitive, à leurs compatriotes ».

Didio répond dans un entretien à l’Elsässer[8] que la presse de l’intérieur avait mal compris ses intentions, et faisait toujours l’erreur de confondre autonomisme et séparatisme. Il souligne par ailleurs les difficultés pour l’Alsace d’obtenir la reconnaissance de son particularisme culturel.

Les autonomistes, dont Gromer et l’abbé Zemb protesteront fortement.

Zemb reprochera notamment à Didio de donner l’impression que les Heimatrechtler pratiquent une politique de clocher[9]. Le fait que Didio apparaisse de plus en plus nettement en faveur d’une évolution dans le sens d’une intégration progressive à la culture française, sans toutefois fermer les portes à la culture allemande ne satisfait guère les milieux autonomisants. En avril 1931, Didio ira encore plus loin puisque pour lui, dans le domaine politique comme dans le domaine culturel il doit y avoir assimilation progressive. Le seul domaine qui ne peut connaître d’assimilation est le domaine religieux, la défense des institutions religieuses étant justement la priorité qu’il assigne à l’UPR. Les partisans du Volksfront, qui refusent l’assimilation politique et culturelle et laissent provisoirement les questions religieuses de côté, réagissent à nouveau par l’abbé Zemb[10], qui rappelle que « La concentration sur la Heimat n’est pas seulement un héritage de l’époque allemande, mais une réaction contre la politique erronée de l’Etat français [...].Cette réaction a pris une grande importance, parce qu’elle a alors réveillé le souvenir de l’époque particulariste d’avant guerre ». Il estime, tout comme Gromer le faisait, que cette réaction ne peut cesser que si l’Etat donne « une nouvelle orientation à sa politique » Léger[11] estime également, dans l’Unterländer du 27 juin, qu’il n’existe pas de politique de rechange, et que le maintien du Volksfront est une priorité : « Notre souci sera et restera toujours de ne pas nous laisser détourner de l’essentiel, ou même de mettre en danger le plus urgent, par de telles discussions. Il s’agit de lutter pour nos droits religieux, culturels et linguistiques. Ce qui ne peut se faire efficacement avec et avec des résultats concrets dans la situation actuelle, que si nous accueillons en amis et compagnons de lutte pour l’Alsace, tous ceux qui se trouvent sur le même chemin, pour le même but ».


[1] République, 16 février 1930

[2] BAECHLER, op. cit., p.443 et sqq.

[3] Elsässer du 17/ 02/1930.

[4] 6519/59  Correspondance politique entre Michel Walter et Gromer. 1926-1934 Lettre du 27 février 1930

[5] Il reprend ici le titre d’un article de Julius Bachem dans les Historisch-Politische Blätter de mars 1906, qui appelait le Zentrum à sortir de sa « tour d’Ivoire confessionnelle » pour s’ouvrir à d’autres milieux politiques.

[6] Elsässer, 6 juin 1930

[7] Le Temps du 17 juin 1930

[8] Entretien du 18 juin 1930

[9] « Zeitfragen » de juillet 1930.

[10] « Zeitfragen » de juin 1931

[11] Pseudonyme de Ritter selon M. Baechler.

Biographies Alsaciennes: Charles Didio (Trimbach 1867, Villé 1940)

Fils d’instituteur, il est ordonné prêtre le 10 août 1890, et sera vicaire à Colmar jusqu’en 1891. Lors de ses études à Wurzbourg de 1891 à 1895, il est l’élève de Schell[1] en même temps qu’Haegy et Joseph Gass. Par la suite, il devient vicaire à Saint Georges de Haguenau, où il cumule à son siège le poste de professeur au Lycée de la ville. Il se prononce en faveur de l’Anschluss au Zemtrum dès 1902, et il sera membre de la Sozial-Karitative Vereinigung, lancée en 1907 par la coporation étudiante catholique Erwinia.  Pendant la Guerre, il sera correspondant de la Kölnische Volkszeitung, dans laquelle il publie une série d’articles favorables à l’incorporation de l’Alsace à la Bavière. Après la guerre il est mis à l’écart de la vie politique pendant un certain temps, puis il entre au comité directeur de l’UPR en 1929. C’est à partir de ce moment là qu’il commence à avoir une grosse influence sur l’UPR de Strasbourg. Il publie dans l’Elsässer un supplément intitulé « Zeitfragen » de1930 à 1932. En 1933, mécontent de la persistance de la politique du Volksfront, il démissionne du comité directeur de l’UPR. Il sera à nouveau membre du Comité directeur de 1935 à 1940.


[1] Hermann Schell, célèbre apologiste, qui tient en 1895-1896 deux célèbres discours qui lui vaudront la mise à l’index de l’ensemble de son oeuvre, puisqu’on lui reproche sa conception de la liberté de la personne, ainsi que l’influence de l’esprit moderniste. Il préconise une part plus active des laïcs à la vie de l’Eglise et une plus grande liberté d’allure dans la vie de l’Eglise.

Publié dans: on 10 novembre 2008 at 23:47 Laisser un commentaire
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