Les polémiques entre autonomistes

Pourtant, chaque incident sera l’occasion de remettre en cause les accords passés. Ainsi, lorsque le 7 janvier 1933, l’ELZ publie un article qui critique l’attitude atone des députés alsaciens, leur reprochant de ne pas défendre assez énergiquement le Volkstum, une violente polémique avec l’Elsässer s’engage alors, ce qui aggrave la césure entre les deux partis. De fait, l’Elsässer publie, les 10 et 12 janvier, deux articles très virulents et très critiques à l’égard des autonomistes, ce qui conduit la Fortschrittspartei et la Landespartei à protester dans lettre[1] adressée au président de l’UPR, dans laquelle les deux partis se demandent si « l’UPR souhaite la dissolution de la communauté de travail ». Ce débat rebondit lorsque, le 22 janvier, l’ELZ publie un article du docteur Brumder, militant autonomiste, intitulé « Notre volonté ». L’auteur affirme que les droits de l’Alsace ont été violés par la France, et que la province a le droit, si ce n’est le devoir, d’en référer à la Société des Nations. Il ajoute que les Alsaciens qui font preuve de loyalisme et « de sentiment » français ne sont, à son avis, qu’une minorité manipulée par la propagande française. Il critique à nouveau l’attitude des parlementaires alsaciens : « nos parlementaires n’osent même plus faire valoir à Paris la volonté de notre peuple, ils omettent de le faire afin d’obtenir en échange pour leurs électeurs des avantages matériels secondaires ». L’Elsässer riposte à nouveau, en disant que les députés alsaciens font leur devoir[2] et qu’il est ici question non de bonheur absolu, «  mais de la joie et de la satisfaction du fait que nous sommes débarrassés de la tyrannie germano-prusienne. Les gens qui ne sont pas de notre espèce ne peuvent évidemment comprendre cela, même s’ils ont été naturalisés ; ils n’ont le droit ni la qualification pour participer à la conduite politique de notre peuple. Les Alsaciens s’en chargeront eux-mêmes. Ils n’ont pas besoin de tuteurs ». Ils visent ici le Dr Brumder. Celui-ci réplique qu’il n’est pas naturalisé, et, refusant le débat, affirme seulement qu’il a autant le droit qu’un autre à diriger le peuple alsacien. C’est Joseph Kaestlé, rédacteur en chef de l’Elsässer, qui répond: « le droit de conduire le peuple alsacien, nous le confions à ceux qui ne doutent pas du fait que le retour de l’Alsace et de la Lorraine à la France a été la conséquence logique de la guerre mondiale et la réparation de l’injustice criante de 1871 ». Le ton est ferme, et c’est la première fois que le journal affiche aussi clairement son intention de défendre une politique alsacienne dans le cadre de la France. L’ELZ[3] aura beau souligner qu’en agissant ainsi, l’Elsässer et l’UPR mettent en péril le Heimatfront, le journal ne change rien à son attitude. Mais il faut noter l’absence de réaction de l’Elsässer Kurier qui reste plus conciliant à l’égard de la Landespartei. Ce qui contribue à l’aggravation des tensions au sein de l’UPR.

Cette polémique avec l’ELZ et la volonté de trouver un terrain d’entente avec l’APNA, vont conduire le courant hostile au Volksfront tout faire pour provoquer la rupture. D’ailleurs, le 7 janvier, le Comité directeur de l’UPR est déjà divisé sur l’attitude à adopter à l’égard de l’ELZ. Didio, Seltz, Meck et, plus important Walter, qui devient d’ailleurs une cible privilégiée du journal depuis les législatives, sont pour une réplique énergique, tandis que Gromer, Keppi et Rossé prêchent la modération, et ce dans le but de préserver la « communauté de travail »[4]. Malgré ces dissensions, le 30 janvier 1933, le bureau de la section UPR de Strasbourg se prononce à l’unanimité pour la continuation de la « communauté de travail »[5].

Le 22 mai 1933[6], pourtant, une nouvelle épreuve de force s’engage. Le comité directeur de l’UPR consacre une séance entière à la question de la « communauté de travail » avec les autonomistes et les communistes. Plusieurs problèmes sont soulevés, comme les relations avec l’Etat français et les revendications religieuses et les hésitations sont grandes. Pour Brom, par exemple, s’il est vrai qu’il faut marquer un plus grand attachement vis-à-vis de la France, si le parti adopte l’Etat français, les revendications religieuses sont menacées. Les avis sont très partagés. Lorsque Didio prend la parole, il fait de prime abord un long exposé de la situation politique en Alsace, avant de conclure en déclarant que si « la communauté de travail » avec les autonomistes et les communistes était justifiée en 1929, à présent les choses ont changé. Il exprime plusieurs appréhensions : il regrette tout d’abord l’isolement des Alsaciens, et souligne que les catholiques doivent accomplir leurs devoirs à l’égard de l’Etat, car pour lui le pire danger serait que les catholiques français ne s’éloignent des Alsaciens, s’ils en venaient à croire que la politique de l’UPR est dirigée contre la France. De plus, il craint que l’on assimile l’UPR aux autonomistes, et il termine en mettant en avant le fait que les autonomistes ont radicalisé leurs positions, et que leur politique se révèle trop hostile à l’Etat français et par conséquent, qu’elle est injustifiable. L’UPR se doit donc de changer de tactique à cause de cette attitude extrémiste des partis autonomistes.

Plusieurs autres membres du comité directeur sont également de l’avis d’abandonner le Volksfront. Ainsi Meck, qui met en avant le risque de rebuter une jeunesse catholique qui hésite à s’engager politiquement, parce qu’elle n’est pas en accord avec l’attitude jugée anti française du parti, et qu’elle ne fait pas confiance à l’APNA pour la défense des intérêts religieux. Sa grande peur serait de les voir se détourner vers les ligues. Gromer lui écrira par la suite une lettre, jamais envoyée, qui souligne que les Jeunesse-UPR rencontrent un grand succès et qu’elles sont à même de répondre aux craintes de Meck[7]. Enfin, soulignons l’attitude de Seltz, qui estime qu’il faut dès à présent mettre de côté l’aspect régional et insister sur l’implication de l’UPR dans la nation. A l’opposé, Rossé, Gromer et le curé Jérôme de Molsheim se prononcent pour la continuation de l’actuelle politique. Michel Walter, dont l’avis était attendu, décide… de ne rien décider : il ne prend pas nettement parti. De fait, aucune décision d’importance ne sera prise, mais on ne peut manquer de constater que l’épreuve de force entre les deux tendances tourne, une fois encore, à l’avantage des partisans du Volksfront.

Ceux-ci ne manquent en effet pas d’atouts. On a déjà vu le rôle qu’ont Rossé et Gromer dans les Jeunesses-UPR. Mais il en est un plus important. En fait, depuis la mort d’Haegy en mai 1932, Rossé, qui ne souffre d’aucun « contre pouvoir » au sein de l’UPR du Haut Rhin, a la main mise sur le groupe de presse du département. Et au cours de la réunion, lui et Gromer menacent de créer une édition strasbourgeoise de l’Elsässer Kurier pour imposer leurs idées politiques. Leur permettant ainsi de développer plus librement leur influence sur le Bas-Rhin et de convaincre par ce biais les Alsaciens du bien-fondé de la politique du Volksfront ; de fait, ils ne sont pas satisfaits de l’Elsässer, qu’ils jugent trop mou. Ils constatent ainsi que la ligne éditoriale du journal ne leur est pas favorable, et s’inquiètent de voir que dans le Bas-Rhin, le manque d’un organe de presse qui relaie leurs idées politiques leur fait gravement défaut. La démission de Didio du comité directeur en mai 1933 met en lumière leur succès. Cette démission était par ailleurs prévisible, car il ne s’entendait guère avec Walter : il s’est à plusieurs reprises plaint à Muller des méthodes de direction de celui-ci[8].


[1] 6519/49  Lettre d’accompagnement, signée de Paul Schall, pour la lettre adressée par la Landespartei à l’U.P.R. 1933.

[2] Elsässer, 24 janvier 1933. Voir pour cette question DREYFUS, op. cit., p 199.

[3] ELZ, 29 janvier 1933.

[4] ADBR AL 98, p. 674 n° 79.

[5] 6524/5  Correspondance Populaire. Année 1933.

-          Suite complète.

Cette information est contenue dans  les C.P. du 10 février 1933.

[6] 6518/1DossierdeGromer sur le comité directeur de l’U.P.R.
- 1 chemise.

Voir également BAECHLER, op. cit., p 456 sqq. et les ADBR AL 98, p. 674 n°79. Les Archives de l’UPR permettent d’avoir un bon aperçu également.

[7] 6518/1  Dossier de Gromer sur le comité directeur de l’U.P.R.
- 1 chemise.

Une lettre non datée, probablement de la semaine qui suit, dans laquelle il est très sarcastique.

[8] Cf. lettre de Didio à Muller du 14 mars 1932.

Les jeunesses catholiques en Alsace

1) L’abbé Gromer dans la ville de Haguenau

Comme nous l’avons vu, la ville de Haguenau reste profondément attachée à la politique menée par l’abbé Gromer et Walter, qu’elle vient de réélire. Pourtant à Haguenau, les tensions nées du Heimatbund, si elles se sont un temps apaisées, commencent à se raviver à partir de 1932. Et l’opposition retrouve de la voix et recommence à critiquer le rôle de Jean Keppi et de l’abbé Gromer dans la ville.

Cette critique de l’hégémonie de l’UPR se fait à travers les articles de Désiré Brumbt dans la page locale des Neueste Nachrichten (Dernières nouvelles). S’il est évident que l’opposition n’était pas en reste pour tenter de contrer l’UPR dans la ville, l’élément nouveau est que l’Unterländer, journal UPR de la ville, met, cette fois-ci, une attention particulière à répondre aux Neueste Nachichten, qui attaquent principalement l’action et la gestion de la municipalité. C’est que l’affaire est d’importance.

Il y a tout d’abord une polémique financière. En effet, la ville connaît en 1932 un déficit budgétaire de plus d’un million et demi de francs. Ce déficit est principalement lié à la chute des prix du bois et, en pleine période de crise et de ralentissement économique, ne paraît somme toute pas si extraordinaire si on le compare à celui d’autres villes. Pourtant, Désiré Brumbt saisit cette occasion pour remettre en cause la gestion de la municipalité et plus particulièrement l’action de Keppi, qu’il accuse de mener une politique de luxe en cette période économique difficile, ce qui conduit à une augmentation des impôts locaux. Il a beau jeu d’exposer l’exemple de l’ancien maire Nessel, maire de 1870 à 1902, qu’il présente comme un champion de l’économie et de la gestion municipale. Jean Keppi lui répondra en quatre « épisodes », par le biais de l’Unterländer[1], dans lesquels il fait le choix de manier ironie et sérieux. Ironie, car il se moque de Brumbt, qu’il ne « savait pas doué en économie » et le titre qu’il choisit « Herr Brumbt als lokaler Finanzhistoriker » ne manque pas de piquant. Mais il essaie également d’y démontrer que l’administration municipale actuelle ne mène pas une politique de luxe et que pour équilibrer le budget, elle a simplement vendu quelques titres, un terrain et augmenté légèrement les impôts ; actions somme toute assez légères si on les compare à l’ampleur de la crise. Mais en plus il s’ingénie à démontrer que, contrairement à ce qu’affirme Brumbt, Nessel n’était pas un aussi bon gestionnaire que cela, puisqu’il avait lui aussi utilisé les mêmes procédés et cela dans une part bien plus large alors que les problèmes économiques étaient moins importants alors. La polémique entre les deux hommes enflent, mais tous deux resteront sur leurs positions, ayant acquis une haine tenace l’un pour l’autre.

Ce qui est intéressant dans ce débat, ce n’est évidemment pas de savoir qui a raison, mais de constater que ce n’est pas le chargé du budget de la municipalité qui répond, mais le secrétaire de mairie, Jean Keppi. Il mène seul une campagne de contre-attaque très bien informée et à aucun moment le maire, ou les conseillers municipaux, n’interviennent (si ce n’est pour calmer les deux protagonistes), alors qu’eux aussi sont visés par les accusations. On a donc la confirmation que c’est bel et bien Jean Keppi qui a la main mise sur les finances de la ville. Puisque, certes le secrétaire de mairie présente le budget, mais il ne devrait pas en être le seul architecte. Et il semble bien que cela soit le cas dans la ville.

C’est aussi la première fois que l’opposition tente une manœuvre de discrédit d’une telle ampleur contre l’UPR. Les Neueste Nachrichten se présentent comme un journal neutre, mais sont tout de même très proches des milieux de l’APNA et démocrates, aux côtés desquels elles se présentent aux municipales de 1935. Cette polémique n’est bien entendu qu’un petit exemple des nombreuses querelles qui opposent les deux factions. Mais l’on voit peu à peu apparaître une nouvelle donnée de la vie municipale, à savoir l’accroissement de l’influence des Neueste Nachrichten. Le fait que l’Unterländer, qui auparavant ne prenait pas la peine de répondre aux traits lancés par les NN, y réponde cette fois-ci, laisse à pense que l’opposition commence à bénéficier d’une audience non négligeable. Elle semble ainsi petit à petit se structurer autour d’un homme, Désiré Brumbt, qui en tant que rédacteur dans les NN dispose de ces pages comme tribune pour les futures élections.

La création d’une section locale des Jeunesse-UPR[2]

En 1928, on assiste à Colmar à la création du premier groupe de « Jeunes-UPR », de tendance plutôt régionaliste. Il voit le jour au moment même ou Mgr Ruch interdit aux cercles de jeunes gens catholiques de se mêler de politique, ce qui n’est bien évidemment pas un hasard. Dès l’origine, ce mouvement affirme « son appartenance à l’UPR »[3] et son soutien à son programme, mais prend bien soin d’insister tout particulièrement sur les problèmes de défense de la Heimat. Jusqu’en 1931, le développement de ces groupes est relativement lent : pas plus d’une centaine de jeunes dans la région de Colmar, par exemple[4]. Mais le 16 août 1931, lors de la première assemblée régionale qui a lieu près de Ribeauvillé, on décide de créer une fédération, qui sera provisoirement présidée par Rossé, et de publier un organe, qui paraîtra une à deux fois par mois dans les journaux catholiques comme l’Unterländer, à partir de 1932. C’est le point de départ d’une croissance rapide, la publicité offerte par ces journaux permettant de faire connaître le mouvement jusque dans les campagnes les plus reculées. Les Jeunesses UPR sont ouvertes aux jeunes de 16 à 28 ans, mais le Comité directeur insère un article qui précise qu’à partir de 21 ans, les jeunes UPR sont automatiquement inscrits dans le parti. Il s’agit par cette manœuvre de signifier la dépendance du mouvement et d’éviter qu’une organisation autonome ne se développe à l’intérieur même du parti. De plus, les JUPR sont organisées en sections locales, regroupées en régions (au nombre de onze en 1938) avec à leur tête une fédération ; l’adhésion se fait par recommandation, cooptation et paiement d’une cotisation mensuelle.

La création de la section haguenovienne est assez tardive[5]. La réunion constitutive, à laquelle vont participer de nombreuses personnalités de premier plan de la section UPR locale, dont Keppi, le maire Weiss et Gromer, a lieu le 2 juillet 1932 au restaurant « Au Raisin » et le rédacteur de l’édition locale de l’Unterländer, Ritter, est élu président du groupe. Lors de son discours d’intronisation, il rappelle les buts des Jeunesses UPR, (qui seront par ailleurs définitivement définis par le comité directeur du parti le 13 octobre 1933 :

1)      Former les jeunes à la politique et les diriger dans l’étude des problèmes qui touchent la Heimat alsacienne.

2)      Les intégrer dans l’organisation politique de l’UPR

3)      développer chez les jeunes l’esprit de solidarité et de camaraderie, ainsi que le combat au service de la Heimat.

Puis il appelle les jeunes à s’investir dans la propagation des idéaux de l’UPR, par la distribution de tracts ou le porte-à-porte.

Il faut toutefois noter l’absence de renseignements sur le nombre des membres qui constituent la section ainsi que leur âge ou origine sociale. Mais la forte activité de la section pendant les années (multiples réunions, foule nombreuse…) qui suivent laisse à penser que le groupe est relativement bien étoffé, et surtout extrêmement dynamique.

Conformément aux buts fixés, les activités consistent en des exposés suivis de débats sur des questions d’actualité telles que le particularisme alsacien, les méfaits qu’occasionnerait une nouvelle guerre, la situation politique alsacienne, française, etc… Ces allocutions sont très souvent faites par des personnages de premier plan de la vie haguenovienne. Ainsi Keppi et le maire Weiss sont présents à de nombreuses réunions, auxquelles participent également l’adjoint Pfister et bien entendu Ritter comme président de la section. L’abbé Gromer, quant à lui, est quasiment tout le temps présent, ses exposés sont fréquents dès 1932 et vont se faire encore plus nombreux par après. Gromer trouve auprès de ces jeunes une tribune très favorable à sa politique du Volksfront[6], et ses discours font une forte impression sur ces jeunes. Car, en effet, il devient très vite évident que les JUPR sont très favorables à l’accentuation de certains aspects du programme de l’UPR, notamment les revendications régionales et le pacifisme. Sur le plan alsacien par exemple, elles vont préconiser, à la suite de leur président Rossé et avec l’appui de Gromer, jusqu’en 1938, la constitution d’un large front alsacien. Il faut également souligner les revendications constantes pour la paix et le rapprochement franco-allemand, dont il sera par ailleurs question à l’assemblée d’Hirsingue en 1933[7]. Enfin, les JUPR ont également pour mission de diffuser la presse catholique, en l’occurrence l’Unterländer, et chaque année un prix est remis à la section qui a apporté le plus grand nombre de nouveaux lecteurs.

Mais en ce qui concerne les activités, il faut également parler des rassemblements régionaux des JUPR qui ont lieu une fois par an. Et, en 1934, cette manifestation a lieu à Haguenau. D’après l’Unterländer[8], elle réunit environ 2500 jeunes qui défilent dans les rues en uniforme, chemise grise et béret basque, après un service religieux (Protestant et catholique)[9]. L’après midi est consacré à une réunion à la Halle aux Houblons au cours de laquelle on vote une résolution sous forme de profession de foi au programme de l’UPR.

Les commentaires de la presse adverse sont assez concordants, dans la mesure où de nombreuses voix s’élèvent pour comparer ces jeunes en uniforme aux jeunesses nazies, l’Humanité parlant d’ailleurs de rassemblement « cléricalo-militaire »[10]. Il est bien entendu cependant que le mouvement est très différent de celui du national-socialisme, même si l’encadrement relève par certains aspects d’une discipline bien militaire !

L’intérêt principal des jeunesses UPR pour la section locale du parti est que grâce à elle, le parti renforce son assise et assure le renouvellement futur de ses membres. Mais ces jeunes apportent également un soutien logistique lors des élections, par la distribution de tracts, par la publicité qu’ils font au parti au sein de leur famille… Ce groupe représente un terreau favorable aux idées autonomisantes de Gromer et lui confère une plus grande assise dans la ville et dans la section UPR, il n’est pas rare d’ailleurs que les JUPR de Haguenau critiquent les options jugées trop « molles » des députés UPR. Gromer, par ailleurs va voir son influence dans les JUPR renforcée : il devient à partir de 1935 le « théoricien » de toutes les JUPR d’Alsace.

De plus, dans un long article en trois parties de l’Unterländer[11], il détaille les actions et les buts des JUPR. Il part ainsi du Moyen-Age pour montrer qu’il y a toujours eu dans la jeunesse une aspiration à la Renaissance et à la Réforme, ce qui lui permet de distinguer les aspirations des jeunes de son époque : pour lui, à la lumière des rassemblements de jeunesses de 1934, les jeunes générations ne se contentent plus de réformes : elles veulent rajeunir l’Etat, le reconstruire, et n’ont pas peur d’espérer un « bouleversement » (Umwälzung) complet. L’abbé Gromer pose ici la question du renouvellement de l’Etat, rendu incontournable à cause de la corruption de la démocratie (voir les affaires qui touchent la IIIème république) et des désordres engendrés par le capitalisme. Pourtant, aux grands débats nationaux, il dit préférer rester dans « sa propre maison », et c’est pourquoi il se propose de détailler trois réponses occasionnées par les questionnements suivants :

Qu’est ce que la jeunesse alsacienne a à attendre des mouvements de jeunesse de la France de l’intérieur?

Qu’est ce que les jeunes peuvent trouver dans les rangs de l’UPR ?

Que peuvent attendre les anciens du parti de ces jeunes ?

Il y détaille en premier lieu que les jeunes alsaciens sont confrontés à des difficultés bien particulières et que, bien que l’Alsace fasse partie intégrante de l’Etat français, elle a une vie politique bien à elle. Pour autant, les instances françaises ne comprennent pas la situation en Alsace et ce n’est pas vers les mouvements comme les Jeunesse Patriotes ou les Camelots qu’il faut se tourner pour trouver une solution. Il faut au contraire que les jeunes alsaciens se méfient de tous les mouvements révolutionnaires ; car s’il faut craindre le chaos, et les conséquences de la crise économique, il ne faut pas s’en prendre à la démocratie. Au contraire, il faut que tout soit fait pour que les libertés des individus s’accordent avec « l’intérêt général », et ce, sous l’autorité de l’état. Il appelle ainsi la jeunesse à assainir la démocratie, et à s’instruire des valeurs « communiquées par nos pères » : l’ordre, le devoir…

Par ailleurs, il montre que les jeunes doivent aussi inscrire leur activité politique dans le cadre de l’Alsace. Il faut que les Jeunesses alsaciennes prennent conscience de l’importance des revendications régionalistes, et s’investissent dans la défense des particularismes. Pour lui, le reproche de ne pas faire preuve d’un horizon assez large n’est pas justifié. Il n’y a pas de « tour d’Ivoire » dans lequel se terre l’autonomisme. S’il a tant défendu les particularismes alsaciens justement pour que les jeunes s’y sentent bien.

Il démontre également que pour lui, les jeunes, en adéquation avec les « vieux » du parti, veulent un Etat fort et fermement dirigé et que les inimitiés personnelles cessent en Alsace. Il dévoile ici une part de son programme politique en 1935 : sa volonté de donner à l’UPR, en s’appuyant sur les jeunesses-UPR, une ligne politique plus claire, qui conserve une partie du programme de l’UPR (renforcement des pouvoir de l’exécutif français) tout en revendiquant une ligne plus régionaliste.

Enfin, il conclut en montrant que l’ancienne et la nouvelle génération doivent donner ensemble la preuve qu’elles ont les yeux ouverts sur le monde, et qu’elles comptent bien y jouer un rôle essentiel. Et ceci passe par l’affirmation du particularisme alsacien, que tout membre de l’UPR doit défendre, sans se laisser impressionner par les accusations d’antipatriotisme de la France, de la même manière que les admonestations du « gendarme allemand » n’ont pas effrayé leurs aînés.

Le mouvement apparaît comme un moyen pour Rossé et Gromer de faire pression sur la direction de l’UPR, afin qu’elle relance une politique alsacienne plus active ; et dans cette mesure, les JUPR sont un élément de radicalisation de la politique de l’UPR. Soulignons également que ce groupement a une fonction secondaire, celle d’éviter que ces jeunes ne soient attirés par des idées plus radicales, comme les mouvements autonomistes ou les ligues, qui ne manquent pas en retour d’attaquer le mouvement. Pour preuve, les assauts répétées, et sans conséquence réelle, des Jeunesses patriotes à partir de 1935, qui reprochent leur reprochent essentiellement de « renforcer les partis politiques, vieille formule désuète et surannée »[12].

Cette organisation des Jeunesses-UPR est donc un formidable moyen pour la faction autonomisante de l’UPR de renforcer son influence sur le parti. Pourtant, la politique du Volksfront est de plus en plus critiquée au sein du parti catholique. Et la position de Gromer, Rossé et Keppi se fragilise d’autant.


[1] Unterländer n° 139 à 146, 1932.

[2] Cf. Fonds Gromer cote 6502/7  Documentation de Gromer sur la Jung-Volkspartei.

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Ainsi que la lettre de Rossé du 4 février 1933 annotée par Gromer, fonds Gromer n° 6500/3 i

[3] BAECHLER, op. cit., p. 605.

[4] ADBR AL 98 p. 674.

[5] Unterländer n° 154/1932.

[6] Zur Orientierung innerhalb der UPR und ihrer Junggruppen, Haguenau, 1934 ou cf. 6502/7  Documentation de Gromer sur la Jung-Volkspartei.

[7] Unterländer n° 122/ 1933.

[8] Idem n°110.

[9] Voir les photographies contenues dans Histoire de Haguenau, JP Grasser, op. cit. p.241.

[10] Idem, n° 114-115

[11] Unterländer du 23 mars 1935

[12] Jeune Patriote A., 5 février 1935.

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Haguenau, 1932

A Haguenau, la section cantonale de l’UPR a été réorganisée à la fin de l’année 1929[1]. A partir de cet instant, il apparaît que les réunions se font de plus en plus fréquentes, preuve d’un regain d’activité. Gromer et Walter y font ainsi de fréquentes allocutions et se font régulièrement renouveler la confiance, lors de votes sur diverses résolutions prises[2]. Ils travaillent donc très souvent de concert ; Walter prie en effet très souvent Gromer de préparer avec lui les réunions puis de l’accompagner.

Ainsi, le 20 mars 1932, lors de la réunion des délégués de la circonscription, l’abbé Gromer propose Michel Walter comme candidat de l’UPR, et celui-ci est désigné à l’unanimité[3]. On voit bien la différence avec les précédentes élections législatives, où Gromer et Walter s’opposaient ! Walter a pourtant tenu en grande partie ses promesses, et il a à plusieurs reprises soutenu le Volksfront ; dès lors, du fait de cet accord, aucun candidat autonomiste ne se présente dans la circonscription.

La campagne est très intense : de nombreuses réunions sont organisées dans tous les villages de la circonscription, et l’abbé Gromer sera en maintes occasions aux côtés du candidat. Celui-ci y développe plus particulièrement le thème de la défense religieuse et reproche notamment à l’APNA de faire passer l’intérêt national avant l’intérêt religieux : si la critique est connue, elle fait très forte impression dans les petits villages. Il détaille également quels sont les moyens mis en pratique par l’UPR pour défendre la politique du Volksfront ainsi que ses propositions pour sortir le canton des divers problèmes économiques[4], les environs de Haguenau étant particulièrement touchés par la crise du bois et du houblon.

Il y développe également les thèmes de la lutte contre les partis de gauche en leur reprochant, bien entendu, leur anticléricalisme, mais il prend bien soin de développer sa volonté de défendre les revendications sociales des ouvriers.

Michel Walter a cinq concurrents. La candidature de Léon Ginter, déjà candidat aux municipales, sous l’étiquette APNA-démocrates, n’est pas surprenante. L’UPR lui reproche cependant d’avoir joué un rôle important lors de la dissolution de 1928, puisqu’il l’appelait de ses vœux, et le présente à ce titre comme un adversaire de la défense des droits religieux[5]. Les autres candidatures sont celles de Möhn pour le parti communiste, de Hincker pour les socialistes, tous deux déjà présents lors des élections précédentes, de Doriath pour le parti communiste alsacien et enfin Wurch comme candidat indépendant. Il est à noter que l’Elz fait campagne pour Doriath, ce qui soulève le mécontentement de la section UPR de Haguenau, et l’abbé Gromer ne manquera pas de souligner sa désapprobation. Mais cette candidature de Doriath ne peut en aucun cas être comparée à celle de Hauss : le candidat communiste n’a que très peu de soutien dans la ville et il n’est pas aussi connu.

A l’issue du premier tour, Walter possède une solide avance, avec environ 46% des voix. Ginter arrive en seconde position avec près de 20%, ce qui prouve que l’APNA n’est pas en reste dans cette circonscription pourtant bien tenue par l’UPR, même si elle n’est pas en mesure d’inquiéter Walter. Les autres candidats ont en deçà des 15% (SFIO : 13.6%, PC : 12.3%, PCAL : 4.9%, Indépendants : 2.9%)

Aucun candidat ne se désiste pour le second tour, et c’est donc fort logiquement que Walter est élu, avec d’ailleurs 700 voix de plus qu’en 1928. Aussi, malgré une abstention en hausse (2500 votants en moins), Walter, entre les deux tours, améliore son score de 1200 voix, tandis que celui de l’APNA s’effondre. On peut dès lors se demander si Walter n’a pas bénéficié du report des voix de l’APNA, sans avoir pourtant passé d’accord. Il est par ailleurs très intéressant de constater que la présence d’un concurrent catholique national a moins de conséquence que celle d’un concurrent autonomiste d’importance, bénéficiant de soutiens. En 1928, Walter n’avait obtenu que 40 % des suffrages au premier tour et 58 au second, alors qu’en 1932, il obtient respectivement 46 et 63%. Le choix de s’entendre avec les personnalités autonomisantes de la ville, comme Gromer, porte donc ces fruits ; les partis autonomistes n’ont, dans la ville, aucune influence  sans l’aide de ce dernier et de Keppi.

Au total, grâce à sa meilleure implantation, l’UPR a réussi à contenir les assauts des catholiques nationaux. Cependant, il s’affirme de plus en plus comme un parti essentiellement rural. Dans les régions urbaines et industrielles autour de Mulhouse ou Strasbourg, l’UPR n’a qu’une influence très faible. Les bons résultats de l’UPR se rencontrent dans les régions rurales traditionnelles, où une population croyante suit le clergé, et dans les villes faiblement  industrialisées. L’APNA, quant à elle, n’a pas réussi à développer son influence. Les succès qu’elle remporte sont surtout « liés au poids personnel de ses candidats et à leur influence »[6]. Par ailleurs, à la lecture de ces résultats, on se rend compte que l’autonomisme est un phénomène essentiellement bas-rhinois. Dans ce département, les autonomistes font campagne à « visage découvert », et ils présentent cinq candidats sur les neuf circonscriptions: à Saverne (Dahlet), Sélestat (Hauss), Strasbourg-campagne (Roos), Strasbourg I (Schall) et Wissembourg (Heil). Et les résultats montrent qu’ils sont relativement bien implantés dans les arrondissements de Sélestat, Wissembourg et Strasbourg-campagne. Pour M. Dreyfus, l’autonomisme apparaît comme très lié à la pratique de la langue allemande, puisqu’il constate que c’est dans les régions où l’on parle le moins français que les autonomistes ont réalisé leurs meilleurs scores[7]. Mais il constate également que l’influence des autonomistes a été encore plus forte dans les cantons protestants, et ceci très certainement en raison du « poids culturel que représente l’allemand dans ces régions luthériennes ».

Ces élections nous montrent par ailleurs que les Alsaciens ne sont pas prêts, en 1932, à accepter le laïcisme : en effet, les partis anticléricaux ont été mis en échec un peu partout. De plus, en votant majoritairement pour l’UPR, l’Alsace a prouvé son attachement à son statut particulier sur les plans religieux, administratif et linguistique. Mais ce succès du parti catholique met également en lumière le désir de la population de rester dans le cadre de la France. L’autonomisme, le séparatisme, essuient des revers cinglants: le fait que ni Roos, ni Hauss ne soient arrivés à se faire élire marque l’échec de leur politique.


[1] Unterländer, n°223-246-253-271/ 1929

[2] Unterländer n° 223-264/ 1929.

[3] Idem n°68/1932

[4] Idem n° 96-101/ 1932

[5] Idem n°92-95/ 1932

[6] DREYFUS, op. cit., p. 186.

[7] Idem, p. 193.

Camille Dahlet (1)

Dahlet Camille (Saverne 1883 – Brumath 1963).

Camille DAHLET est né le 21 juillet 1883 à Saverne dans une famille qui semble  très francophile puisque son père a présidé la section de Saverne du Souvenir Français, structure chargée de l’entretien des tombes des soldats français.

A l’école Camille DAHLET cotoya René SCHICKELE,Figure emblématique d’une “alsacianité de l’esprit”,  avec qui il restera lié d’une grande amitié puisque ce dernier en fera d’ailleurs le personnage d’un de ses romans sous le nom de François KERN.
Étudiant en pharmacie à Strasbourg, il s’inscrit dans une association d’étudiants alsaciens-lorrains francophiles, et animera la revue Hazweiess (H2S), fondée en 1893 pour les étudiants en pharmacie,  dans laquelle il découvrit sans doute son intérêt et son talent pour le journalisme.

C’est de cette époque que datent également ses convictions européennes et sa passion pour la culture alsacienne. Il fera aussi partie de ces Alsaciens qui fêteront régulièrement, et souvent au grand jour, le Quatorze Juillet, ce qui lui valut bien entendu  des ennuis avec les autorités prussiennes, très promptes à réagir à ce genre de provocations.

Vie politique
C’est en 1919 qu’il apparaît véritablement sur la scène politique. Il se signale alors par des articles très critiques vis-à-vis de l’Administration française dans le «Strassburger Echo» d’abord, puis dans « La République », organes du parti radical socialiste dont il sera un temps rédacteur en chef.
Malgré et peut-être à cause de son profond attachement pour la France, il sera ainsi le premier à protester contre les injustices, à dénoncer les scandales et les “erreurs” du pouvoir central français dans la Province. Il aura toujours à cet instant à coeur de défendre le point de vue et les intérêts alsaciens et la participation des Alsaciens à la gestion de leurs affaires.
Il s’élèvera avec véhémence et conviction, dans des articles restés célèbres, contre l’éviction des fonctionnaires alsaciens, contre les commissions de triage, contre les spoliations, bref  contre ce que l’on qualifiait de “colonisation” de l’Alsace à l’époque de la part des “planqués” venus de “l’intérieur” (qui bénéficiait d’une prime).

L’autonomisme

Camille Dahlet  sera le premier parler de « Heimatrechte », et il deviendra une des figures de proue du mouvement autonomiste dans la région. En cette même année de 1919, on le retrouve membre du parti radical dont il animera l’aile régionaliste. Nos travaux permettent, en pointillés, de montrer son influence sur la mouvance autonomiste dans la période.

Volksfront (12) les préparatifs aux élections législatives

Les élections législatives

Malgré ces succès, l’abbé Gromer écrira le 4 janvier à Mgr Fahrner : « l’atmosphère est lourde et sombre. M. Walter et moi-même avons de plus en plus de mal à convaincre » du bien-fondé de la politique du Volksfront[1]. De fait, peu après les élections cantonales, plusieurs voix se font à nouveau entendre pour demander un rapprochement, voire une réunification de l’UPR et de l’APNA. De plus, rappelons que l’agitation autonomiste se développe à l’Université lors de la rentrée universitaire, par le biais de la Jungmannschaft, qui dans un tract déclare qu’ « il faut que l’allemand qui est notre langue […] reste notre langue»[2].

A la mi-novembre, Monseigneur Ruch lance un appel pressant à l’Union des catholiques[3]. De plus, dans les « Zeitfragen », Didio estime en novembre que des relations « supportables entre les deux partis doivent être instaurées ». L’obstacle majeur à ce rapprochement est bien entendu le Volksfront. C’est pour cette raison que certains vont être tenté de minimiser les accords passés avec les autonomistes, en insistant sur leur caractère local, et sur la volonté, toujours locale, de faire barrage à l’élection « d’anticléricaux ». De la même manière, Médart Brogly insiste sur le fait que s’il y a eu alliance, c’est qu’autonomistes et communistes ont été les seuls à accepter la constitution d’une liste à la proportionnelle, proposition pourtant faite à tous les partis[4].

D’autre part, lors du Congrès départemental des démocrates, l’UPR est à plusieurs reprises pris à parti en raison de ses liens avec certains milieux autonomistes. Le parti catholique réplique par le biais de l’Elsässer, le 15 décembre, en déclarant « qu’il n’y a pas de Volksfront, mais seulement une communauté de travail à la mairie de Strasbourg et au conseil général pour discuter de questions purement économiques ». Les partis autonomistes se sentent bien évidemment floués et critiquent vertement cette position en mettant ironiquement en avant que « la différenciation entre Volksfront et communauté de travail est quelque peu théorique »[5]. Il y a donc, c’est un fait nouveau, une certaine modération de la part de l’UPR, qui cherche à minimiser le rôle du Volksfront et ses liens avec la Landespartei et la Fortschrittspartei.  .

L’année 1932 s’ouvre néanmoins avec l’amnistie accordée aux Alsaciens accusés d’autonomisme. Cette amnistie, justifiée par l’acquittement des accusés de Colmar par la cour d’assises de Besançon, avait été réclamée en maintes occasions depuis 1927 par les milieux autonomistes et par l’UPR[6]. Une telle décision aurait pu apaiser les esprits et était sans doute faite en ce sens. Mais pour beaucoup, dont l’abbé Gromer, elle venait bien tard et de plus, l’Elsässer Kurier a tôt fait de souligner le caractère limitatif de l’amnistie, notamment à propos des fonctionnaires dont la réintégration dans l’administration n’était pas de plein droit. De même le journal insiste sur le fait que les fonctionnaires signataires du Heimatbund ne sont pas encore réintégrés[7]. Les milieux autonomistes restent donc bien réticents à tout tentative d’apaisement.

Cette réticence des autonomistes et d’une certaine partie de l’UPR ne facilite pas les discussions avec l’APNA qui refusent de reconsidérer ses positions tant que son adversaire n’aura pas abandonné le Volksfront. Le gérant de l’APNA du Bas-Rhin, Schmidt-le-Roi, déclare au congrès du 10 janvier 1932 « qu’il ne peut être question d’une collaboration entre l’APNA et l’UPR aussi longtemps que l’UPR n’abandonnera pas sa communauté de travail avec les communistes et les autonomistes et ne se placera pas, sans aucune équivoque, sur le terrain national »[8]. Ce congrès adopte également une résolution adressée à tous les prêtres d’Alsace, dans laquelle il rejette la responsabilité de la scission et déclare que le meilleur moyen pour assurer la paix entre les catholiques est que les curés laissent à leurs paroissiens toute liberté de choix entre les deux partis et qu’ils les laissent lire la presse de leur choix (Le Bote étant toujours fortement critiqué par nombre de curés). Les partisans du Volksfront répliquent rapidement. Michel Walter, qui rappelons-le se présente aux législatives et ne veut pas réitérer son erreur de 1929, se fait le porte-parole de l’aile gauche de l’UPR en affirmant au Conseil municipal de Strasbourg qu’il restera le partisan de la « communauté de travail », aussi longtemps que « les circonstances et la défense de la Heimat l’exigeront »[9], mais il s’attache toutefois à nuancer ses propos et déclare que pour lui il n’y a pas d’alliance entre partis, mais juste une « communauté de travail » de caractère purement local au Conseil municipal de Strasbourg et au Conseil Général du Bas-Rhin.

L’abbé Gromer, quant à lui, répètera que « le Volksfront est la seule solution pour préserver les droits de la Heimat » lors d’une réunion de janvier 1932 à la Halle aux houblons de Haguenau. Haegy fait, lui, valoir dans Die Heimat les avantages du Volksfront à Colmar et Strasbourg (il parle avant tout de certaines subventions accordées à des œuvres chrétiennes) et il estime que « sa destruction compromettrait au plus haut degré les intérêts du peuple alsacien et provoquerait l’exultation de la loge franc-maçonne »[10]. Finalement, dans un communiqué du 11 janvier 1932, le Comité directeur de l’UPR note que « la communauté de travail entre les représentants de l’UPR et représentants des autres partis, au Conseil municipal de Strasbourg et au Conseil général du Bas-Rhin, ne signifie pas qu’il y a alliance entre partis, ne restreint en rien notre liberté d’action, et n’a nullement porté atteinte aux principes fondamentaux du parti »[11]. Et même si cette résolution a donné lieu à de vifs échanges au sein du comité directeur, Meck et Brogly y étant par exemple hostiles, elle montre bien qu’il n’est pas question, pour l’instant, de modifier la ligne politique du parti. L’E.K. ira plus loin le lendemain en écrivant que le Volksfront « est indispensable pour lutter contre l’ennemi commun, c’est-à-dire les partis du Cartel des gauches » et qu’il a permis « de pratiquer une politique de tolérance religieuse et de progrès social, favorable aux intérêts de la population alsacienne ». .

Dès lors, puisqu’ aucun des deux partis ne veut de réunification, on cherche tout de même à trouver un terrain d’entente avec l’APNA et négociations vont s’engager par le biais du Comte d’Andlau, sénateur UPR et proche de l’APNA. Ces négociations ont pour but de répartir les candidatures entre l’UPR, l’APNA et les démocrates, afin de faire échec aux candidats du Cartel. Elles échouent dans le Haut-Rhin pour des questions de personnes, la section APNA du département étant par ailleurs notoirement hostile à tout rapprochement avec l’UPR, qui est rappelons-le dirigé par Rossé, très autonomisant, et préfère favoriser l’option d’alliance avec les autres partis nationaux (socialistes, radicaux et démocrates)[12]. Dans le Bas-Rhin, un accord est de prime abord trouvé, avant que l’Assemblée générale de l’APNA du Bas-Rhin ne le rejette, le 21 mars, entraînant ainsi le parti dans une petite crise[13].

Par cette décision, l’APNA marque son désir de ne pas renier ses principes fondamentaux[14]. De plus, on constate que les deux partis ne s’opposent pas que sur le problème national. Car l’UPR veut favoriser une politique chrétienne mais aussi sociale. Une alliance avec les radicaux ou les socialistes n’est pas possible car, sur le plan religieux, tout les sépare. Mais une alliance avec l’APNA et les démocrates est tout aussi difficile pour des raisons sociales et économiques. Par ailleurs, il y a également des questions de personnes : l’APNA souhaite le départ de Rossé, Gromer et Walter de la vie politique alsacienne, les jugeant trop lié à la politique du Volksfront, trop autonomisant. A parti du 21 mars 1932, les choses sont donc claires : UPR et APNA feront campagne séparément.

Lors de la réunion des Comités départementaux, l’UPR du Bas-Rhin va réélire Michel Walter à sa tête, montrant ainsi son approbation envers la politique du Volksfront. Il y eu quelques passes d’armes, notamment à propos de Strasbourg, où Walter et Gromer ont plaidé pour le soutien aux candidats du Volksfront et ce dès le premier tour, alors que Didio proposait le soutien au démocrate Frey à Strasbourg-campagne. Mais priorité est donnée à la lutte contre les socialistes et les radicaux. La résolution adoptée donne le ton, en déclarant qu’il faut chercher à battre « les anticléricaux, les réactionnaires dans le domaine social et les chauvins ». Elle souligne également que « le parti ne se compromet en rien s’il fait une partie du chemin avec des partis qui, même si c’est sous une forme différente et avec des priorités différentes, poursuivent les mêmes buts et sont partisans de la tolérance religieuse, du progrès social, de l’entente entre les peuples et de la défense énergique des droits et revendications du peuple alsacien »[15]. Pour l’Elsässer, la responsabilité de l’échec des négociations revient entièrement à l’APNA[16]. Le comité départemental du Haut-Rhin, quant à lui, prend la décision de ne présenter de candidats que dans les circonscriptions ou elle détient un mandat.


[1] 6504/5c

[2] DREYFUS, op. cit., p. 174.

[3] Die Heimat, décembre 1931, p. 356.

[4] E.B. du 2 décembre 1931.

[5] Neue Welt, 16 décembre 1931.

[6] De même lors de nombreuses sessions du Conseil général, ainsi celle d’octobre 1929 par exemple, qui émet le vœu de voir le gouvernement retirer les sanctions. L’abbé Gromer en est le rapporteur. cf annexes.

[7] E.K. du 31 décembre 1931.

[8] E.B. du 11 janvier 1932, p.1.

[9] Die Heimat de janvier 1932, p.2-3.

[10] Idem.

[11] Idem, p. 8-12.

[12] BAECHLER, op. cit., p. 453.

[13] E.B. du 22 mars 1932. Dans une résolution, « les délégués constatent avec regret : 1. que ces signatures ont été données sans consultation préalable des organes compétents du Parti ; 2. que les conditions exigées pour une conciliation avec l’UPR établies lors de l’assemblée des délégués au Baeckehiesel à Strasbourg ne sont pas réalisées ». A la suite de cette décision, Schmidt –le-Roi démissionne de la gérance et Oberkirch de la présidence de l’APNA : ils étaient à l’origine de l’accord.

[14] Voir le programme de l’APNA.

[15] Elsässer du 18 mars 1932.

[16] Elsässer du 29 mars 1932.

Le Volksfront (10)

c) Une première tentative de rapprochement avec l’APNA.

C’est dans ce contexte que va se produire la première tentative de rapprochement avec l’APNA. De fait, les catholiques alsaciens sont, nous l’avons dit troublés : entre un évêque proche du nouveau parti, et des curés qui interdisent les journaux proches de celui-ci, la situation est, reconnaissons-le, confuse. Cependant, les négociations achoppent sur plusieurs points. En premier lieu, citons le poids des alliés politiques : en effet sans l’UPR, les autonomistes se retrouvent dans l’impasse n’ayant pas assez d’influence politique pour peser seuls dans les débats, et sans l’APNA, les démocrates sont voués à l’impuissance. Aussi, le curé Schaeffer propose dans le Volksfreund, hebdomadaire catholique, une solution de conciliation qui repose sur plusieurs conditions : ne plus discuter de la question de responsabilité quant à la scission, écarter les questions de personnes, éviter toute équivoque vis-à-vis de l’autonomisme et refuser toute alliance à gauche[1].

L’UPR va reprendre cette proposition mais y rajoutera certains éléments : « Notre parti a vivement regratté que la collaboration efficace des catholiques en un seul parti politique ait été détruite [...] Les catholiques de notre parti formulent tous le vœu pressant que l’on rende du moins possible, en dehors des partis politiques, une collaboration organisée pour la défense des intérêts religieux.

Notre parti [...] défendra en première ligne les intérêts religieux et de plus tous les autres droits politiques de notre population sur la base de son ancien programme. Son organisation et sa méthode d’action politique ont fait leurs preuves et n’ont pas à être abandonnées ni modifiées[2] ».

Il apparaît très clairement que l’UPR estime qu’elle n’a rien à modifier à son action antérieure, et qu’elle attend des gens de l’APNA qu’ils reconnaissent leur erreur et réintègre ses rangs sans tarder. Le Volksfreund réagira rapidement, estimant que la direction de l’UPR ne se contente que « de vœux pieux [3]». Il semblerait qu’en fait aucun des dirigeants deux partis ne songe réellement à une fusion : l’APNA, après ses dernières victoires, se sent le vent en poupe, tandis que l’UPR pense être dans son bon droit. Il semblerait que l’UPR ne se rende pas compte de sa grande part de responsabilité dans la scission, puisque, comme le remarque M. Oscar de Férenzy : « certains de ses dirigeants se sont laissé emporter à un moment donné par la vague autonomiste, se rendant solidaires d’un mouvement qui, recourant parfois aux méthodes et moyens les plus blâmables, poursuivait une utopie, et par là ils ont profondément heurté le sentiment national de ceux qui ont le cœur français[4] ».

C’est dans ce contexte que des élections municipales complémentaires ont lieu à Strasbourg et Colmar. Quatre sièges à Strasbourg et deux à Colmar étaient à pourvoir. A Strasbourg, l’UPR ne présente pas de candidats, préférant soutenir discrètement le candidat autonomiste[5]. L’APNA, les radicaux, les socialistes, les démocrates étaient également en lice. Les candidats du camp national arrivent nettement en tête au premier tour, mais faute d’accord un seul candidat de leur tendance sera élu[6], contre trois autonomistes. Les électeurs de l’UPR ont donc voté en grande partie pour les candidats autonomistes, tandis que le front commun décidé par le camp national, n’a pas tenu notamment à Strasbourg Ouest. A Colmar, le candidat autonomiste présenté est Rossé, une fois de plus candidat de l’UPR, qui se lance dans la campagne en compagnie d’un communiste, Oscar Dider. L’APNA aura beau jeu de critiquer à nouveau la collusion UPR/communistes, mais elle va se retirer au second tour, permettant à un socialiste et à un radical de se faire élire. On constate bien, sur ces deux cas particuliers, les difficultés que posent un rapprochement, et combien les liens entre l’UPR et les autonomistes, subsistent. Mais l’APNA se sent à nouveau en position de force, puisque Rossé est à présent mis à l’écart de la vie municipale de Colmar.


[1] Volksfreund du 2 mars 1930.

[2] Elsässer, 22 février 1930.

[3] Volksfreund du 9 mars 1930.

[4] FERENZY (O. de), La vérité à propos de l’Alsace, Paris, 1930,

[5] Nouveau Journal de Strasbourg, 2 octobre 1930.

[6] DREYFUS, op ; cit., voir tableau p. 164.

Le Volksfront (9) Echecs et oppositions au Heimatfront

b) Les Zeitfragen de Didio

A cet instant, l’on assiste pourtant à plusieurs débats au sein même de la mouvance autonomiste. En effet l’on craint que certains n’abandonnent l’idée première de l’autonomisme, à savoir la défense des particularismes alsaciens, pour entraîner l’Alsace dans l’autonomie administrative. De fait le groupe autonomiste de Dahlet ne manque pas de critiquer certaines tendances germanophiles : « les Heil, Wurtz et Roos n’ont aucun désir de servir l’Alsace ou de conserver aux Alsaciens le bilinguisme dans le cadre de la République, de travailler en faveur de la réorganisation administrative ou d’aider à l’échange culturel avec nos voisins. Si vraiment ils voulaient cela, ils n’auraient pas besoin des conseils des docteurs Ernst, Gilg et Hanhardt [1] ».

De même, les critiques de l’Evêque, les élections de mai 1929, ainsi que les échecs de Rouffach et Ribeauvillé renforcent, à l’intérieur de l’UPR, un courant hostile à la politique du Volksfront et favorable à un rapprochement avec l’APNA, dans le but de mener une politique plus réaliste sur la question alsacienne. De fait, certains signes montrent que les interventions de l’évêque ne sont pas restées sans effet et que la politique du Volksfront ne fait pas l’unanimité dans les milieux catholiques. Citons pour exemple, les difficultés importantes que connaît l’Elsässer depuis la création de l’Elsässer Bote, puisque son tirage diminue de près de 6000 exemplaires à 16 000 (contre 18 000 pour son concurrent). De même, le chanoine Didio, peu favorable au Volksfront, voit son influence grandir au sein de l’UPR. Une nouvelle orientation du journal l’Elsässer, après le décès de Mgr Muller-Simonis, va permettre au chanoine de rédiger un nouveau supplément mensuel, intitulé « Zeitfragen » (Questions actuelles), qui parait après janvier 1930. Didio entend par ce biais aborder toutes les questions politiques, sociales et culturelles, afin « de poser en termes nouveaux et non polémiques les problèmes alsaciens »[2]. Dans le premier numéro, il relance la discussion sur le régionalisme en proposant la réunion d’Etats généraux du régionalisme, où l’on aurait pour tâche de mettre au point des propositions concrètes d’organisation régionale. Ce faisant, il espère faire sortir les Alsaciens d’une opposition « stérile et sans issue ».

Le 16 février 1930, lors de l’Assemblée générale de l’UPR,  Didio est chargé du principal exposé sur la politique alsacienne.

Il fait voter une résolution qui rappelle l’attachement des délégués de l’UPR au programme régionaliste du parti, programme « parfaitement compatible avec l’intérêt national », et met en avant la priorité des intérêts religieux dans la détermination de la tactique du parti : » nous voulons qu’aujourd’hui comme par le passé, les intérêts religieux aient la priorité qui leur revient de droit. C’est pourquoi nous considérons de notre devoir de combattre en premier lieu les partis qui placent en tête de leurs revendications politiques l’introduction de la laïcité et l’anticléricalisme [...] La défaite des majorités anticléricales et antireligieuses des mairies de Strasbourg et de Colmar n’a certes pas porté préjudice à nos intérêts religieux[3] ».

Il y a ici une différence profonde par rapport au programme du Volksfront : comme nous l’avons fait remarquer, Gromer et les partisans du Volksfront tentent de trouver avec les autonomistes et les communistes alsaciens un terrain d’entente qui permette de défendre le particularisme culturel, institutionnel et économique tout en laissant de côté ce qui serait susceptible de diviser les trois tendances, en particulier les questions religieuses. Ce rassemblement ayant pour but d’obtenir un statut régional qui garantisse ce particularisme. Or, la priorité de Didio est de redonner la primauté aux intérêts religieux, et toute alliance de l’UPR doit être subordonnée à ce principe. Et dès lors, s’il s’avère que le Volksfront ne se révèle pas être la meilleure façon de défendre les intérêts religieux, il faudrait changer de tactique.

L’aile gauche du parti est furieuse, Gromer parlant de « trahison », admonestant Walter pour son manque de volonté politique[4]

Mais le chanoine provoquera une agitation bien plus grande lorsqu’il publie, dans les « Zeitfragen » de juin 1930, un article intitulé « Aus dem Turm heraus[5] », dans lequel il invite les Alsaciens à sortir de leur « tour d’ivoire » culturelle, dans laquelle ils sont restés trop longtemps, se coupant des grands courants culturels. En effet, dit-il « il n’existe pas de culture alsacienne, mais un particularisme alsacien dans la culture [...] Ce particularisme vient surtout du fait que l’Alsace a d’abord été un pays allemand puis une province française, même un département français, puis un demi-siècle de Reich, et de nouveau partie intégrante de l’Etat français, sans avoir trouvé une organisation politique qui corresponde entièrement à sa culture[6] ». S’il nie l’existence d’une culture alsacienne, ne reconnaissant qu’un particularisme alsacien, il reconnaît un problème culturel en Alsace, dû selon lui au fossé grandissant entre les élites gagnées par la culture française, et le peuple qui ne comprend que l’allemand. Il ajoute à cela le problème des générations, la nouvelle génération étant de culture française, tandis que l’ancienne gardait sa culture allemande. Pour lui, l’Alsacien a l’avantage de pouvoir apprécier sans préjugés les deux cultures, et c’est ce privilège qu’il faut développer, dans le but de devenir un médiateur entre les deux peuples. En niant la réalité d’une culture alsacienne, il remet en cause un des éléments fondamentaux du Volksfront. Les réactions de la presse nationale sont enthousiastes ; ainsi le journal Le Temps[7] pour qui « les articles de l’Elsässer font s’effondrer entièrement les bases intellectuelles que l’on voulait donner à l’autonomisme. Il ne reste qu’un particularisme, peu différent en somme de celui des autres régions françaises » et qui retient « le conseil donné à la jeunesse alsacienne de sortir de la « tour d’Ivoire » que l’autonomisme prétendait dresser dans nos départements recouvrés et de se mêler davantage à la vie intellectuelle de la grande patrie ». Il conclut en affirmant que «M. le chanoine Didio[...] porte un coup qui devrait être décisif[aux autonomistes] en proclamant que rien ne justifiait leur action, que cette dernière n’avait pas la moindre base intellectuelle et que les agitateurs mentaient, en définitive, à leurs compatriotes ».

Didio répond dans un entretien à l’Elsässer[8] que la presse de l’intérieur avait mal compris ses intentions, et faisait toujours l’erreur de confondre autonomisme et séparatisme. Il souligne par ailleurs les difficultés pour l’Alsace d’obtenir la reconnaissance de son particularisme culturel.

Les autonomistes, dont Gromer et l’abbé Zemb protesteront fortement.

Zemb reprochera notamment à Didio de donner l’impression que les Heimatrechtler pratiquent une politique de clocher[9]. Le fait que Didio apparaisse de plus en plus nettement en faveur d’une évolution dans le sens d’une intégration progressive à la culture française, sans toutefois fermer les portes à la culture allemande ne satisfait guère les milieux autonomisants. En avril 1931, Didio ira encore plus loin puisque pour lui, dans le domaine politique comme dans le domaine culturel il doit y avoir assimilation progressive. Le seul domaine qui ne peut connaître d’assimilation est le domaine religieux, la défense des institutions religieuses étant justement la priorité qu’il assigne à l’UPR. Les partisans du Volksfront, qui refusent l’assimilation politique et culturelle et laissent provisoirement les questions religieuses de côté, réagissent à nouveau par l’abbé Zemb[10], qui rappelle que « La concentration sur la Heimat n’est pas seulement un héritage de l’époque allemande, mais une réaction contre la politique erronée de l’Etat français [...].Cette réaction a pris une grande importance, parce qu’elle a alors réveillé le souvenir de l’époque particulariste d’avant guerre ». Il estime, tout comme Gromer le faisait, que cette réaction ne peut cesser que si l’Etat donne « une nouvelle orientation à sa politique » Léger[11] estime également, dans l’Unterländer du 27 juin, qu’il n’existe pas de politique de rechange, et que le maintien du Volksfront est une priorité : « Notre souci sera et restera toujours de ne pas nous laisser détourner de l’essentiel, ou même de mettre en danger le plus urgent, par de telles discussions. Il s’agit de lutter pour nos droits religieux, culturels et linguistiques. Ce qui ne peut se faire efficacement avec et avec des résultats concrets dans la situation actuelle, que si nous accueillons en amis et compagnons de lutte pour l’Alsace, tous ceux qui se trouvent sur le même chemin, pour le même but ».


[1] République, 16 février 1930

[2] BAECHLER, op. cit., p.443 et sqq.

[3] Elsässer du 17/ 02/1930.

[4] 6519/59  Correspondance politique entre Michel Walter et Gromer. 1926-1934 Lettre du 27 février 1930

[5] Il reprend ici le titre d’un article de Julius Bachem dans les Historisch-Politische Blätter de mars 1906, qui appelait le Zentrum à sortir de sa « tour d’Ivoire confessionnelle » pour s’ouvrir à d’autres milieux politiques.

[6] Elsässer, 6 juin 1930

[7] Le Temps du 17 juin 1930

[8] Entretien du 18 juin 1930

[9] « Zeitfragen » de juillet 1930.

[10] « Zeitfragen » de juin 1931

[11] Pseudonyme de Ritter selon M. Baechler.

Le Volksfront (8) Echecs et oppositions au Heimatfront

Les oppositions au Heimatfront

La politique du Volksfront a suscité dès le départ un nombre important d’oppositions, notamment dans l’UPR : une large fraction du parti est en effet favorable à une politique plus modérée et à un rapprochement avec l’APNA et les démocrates. De nombreux conflits vont éclater jusqu’au élections de 1931 et 1932, et l’attitude de l’évêque de Strasbourg, ainsi que plusieurs échecs électoraux, vont mettre le Volksfront à rude épreuve.

a)    Les premiers échecs

Le problème autonomiste se pose en premier lieu en août 1929, car on reproche à M. Rossé d’être allé représenter les catholiques alsaciens au Katholikentag de Fribourg-en-Brisgau. Au cours de ce Congrès, Rossé tient un discours très provocateur : « L’Histoire a de novueau placé l’Alsace dans la fédération étatique française, et nous remplissons loyalement nos devoirs en tant que citoyens français, en premier lieu parce que nous sommes catholiques et obéissons à la parole du Seigneur : rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César [1]». Pour le Journal d’Alsace-Lorraine les « autonomistes ont cherché une fois de plus à Fribourg, le concours d’une sorte d’internationale noire qui doit les aider à renforcer l’influence cléricale en Alsace et à réaliser leur rêve [...] la création d’une sorte d’Etat tampon clérical entre Vosges et Rhin ».  Cette participation de Rossé à ce Congrès souleva des objections jusque dans l’UPR.

De même, l’élection sénatoriale d’octobre 1929, qui a lieu à la suite du décès du sénateur Heimer le 3 août 1929, est le premier échec grave de l’UPR depuis la scission. Il est question dans un premier temps de la candidature de Médart Brogly, mais c’est l’abbé Haegy qui est désigné lors de la réunion du Comité départemental de l’UPR du 8 septembre. Peu après, le Comité électoral de l’UPR amorce sa campagne électorale en faisant parvenir à tous les curés du Haut-Rhin une circulaire qui explique la signification d’une telle candidature[2] : « L’abbé Haegy joue depuis de longues années un rôle de premier plan dans la vie publique de notre Heimat. Son élection aura une signification considérable pour nos intérêts catholiques et alsaciens, bien au-delà de notre pays. [...] Nous vous prions, Monsieur le curé, d’user de vos bonnes relations avec M. le maire et les conseillers municipaux de votre localité afin que, dans sa séance du dimanche 15 septembre, votre conseil municipal ne désigne que des délégués sénatoriaux dont on peut attendre avec certitude qu’ils voteront le 20 octobre prochain, pour notre candidat, M. l’abbé Haegy[3] ».

En réponse à la candidature de Haegy, l’APNA décide de présenter le député Pfleger, soutenu par l’Elsässer Bote et La France de l’Est. L’abbé Haegy n’est pas le candidat de l’évêque, bien que celui-ci n’ait pas usé de son droit de veto.La campagne fut très vive et la presse y joua un grand rôle, mais c’est l’APNA qui se fera la plus virulente par le biais de  l’Elsässer Bote. Cette campagne est d’une importance morale très grande, car s’opposent, un an après la scission, les catholiques autonomistes aux catholiques nationaux. Sur le plan de la politique religieuse, les deux adversaires ont exactement la même position. Pfleger souligne par ailleurs qu’il défendra aussi bien  que GHaegy les droits et libertés religieuses, et ceci « non pas avec les communistes, contre l’autorité de l’évêque, comme [Haegy] le fait, mais avec l’évêque les autorités spirituelles et les autres français. » l’E.K du 11 octobre montre bien quelle est son attitude en prenant pour devise Immer gut Elsässisch.

Le 20 octobre, pourtant, il faut trois tours pour que Pfleger, pourtant en seconde position lors des précédents tours du scrutin, soit élu, grâce au report des voix socialistes sur son nom.Ce qui permet à l’UPR, de dénoncer la collusion entre l’APNA et les anticléricaux[4].

Ces élections montre une évolution nouvelle dans la vie politique de l’Alsace : en effet, l’APNA semble peu à peu équilibrer l’influence de l’UPR. Cette défaite est un coup dur pour l’UPR, mais n’est pas significative de l’état de l’opinion alsacienne, puisqu’il s’agit d’un vote de notables. Une plus grande importance est apportée aux élections de Ribeauvillé et Rouffach, que l’UPR va perdre également assez largement cette fois.

Il semble dès lors que l’autonomisme est en perte de vitesse en cette fin de 1929. Les élections de Ribeauvillé le démontrent bien puisque l’on note un recul des tendances autonomistes car l’UPR ne groupe, lors de cette élection, qu’un cinquième des électeurs inscrits… Mais plus encore, la politique du Volksfront, et la « division politique des catholiques[5] » ont attiré sur l’UPR le mécontentement de l’évêché, et il convient à présent de détailler l’attitude de Mgr Ruch.

L’évêque a condamné très tôt la politique de « front unique » et l’alliance avec les communistes. Il regrette beaucoup la scission et il songe un moment à interdire à tous les prêtres des son diocèse des activités de presse. C’est pourquoi en décembre 1928, il invite l’abbé Schies à se démettre de la direction de l’Elsässer[6] et il envisage la même mesure pour l’abbé Haegy ; son souci principal étant de ne pas rajouter à la scission politique une scission à l’intérieur de son clergé. Les milieux ecclésiastiques favorables à une politique plus active de défense des Heimatrechte réagissent par la voix de l’abbé Zemb, curé de Lichtenberg,  inspiré par Gromer[7]. Il fait circuler une lettre invitant le clergé à manifester son soutien aux curés autonomistes (dont Haegy).

De fait, Mgr Ruch est très nettement favorable à l’APNA et condamne à plusieurs reprises très fortement l’UPR et les différentes alliances que le parti a pu faire avec les communistes. Son soutien est marqué également par ses prises de positions en faveur des journaux « nationaux » de l’APNA, tel que l’Elsässer Bote ou le Messager d’Alsace, puisqu’en novembre 1930, l’évêque précise dans le Bulletin ecclésiastique qu »un catholique peut, sans commettre aucun péché, lire, porter, recommander, propager l’Elsässer Bote ou le Messager d’Alsace » et il ira même plus loin puisqu’il déclarera qu’ « un catholique peut, sans commettre aucun péché, être membre du parti catholique appelé APNA[8] ». Il s’agit ici de répondre aux attaques dont les deux journaux font l’objet de la part de nombreux curés qui en interdisent la lecture à leurs paroissiens, mais qui formulent également de violentes critiques contre l’APNA (du fait des différentes alliances conclues avec les socialistes). A contrario, l’évêque adressera une lettre confidentielle aux membres du conseil d’administration de l’Elsässer, par laquelle il « inflige un blâme au journal quotidien pour les fautes graves qu’il ne cesse de commettre contre la vérité, la justice, la charité. Ce n’est plus une feuille catholique ni chrétienne, ce n’est pas même une feuille d’honnêtes gens, mais un pamphlet de professionnels du mensonge et de la haine[9] ». Le secrétaire de l’évêque M. Douvier, prévient également que la  sanction sera rendue publique si l’Elsässer ne change pas d’attitude. L’Abbé Gromer annotera ce document, et écrira plus tard aux administrateurs du journal qu’il en est, plusieurs jours après, toujours « vert de rage ».

Il n’est pas étonnant de fait de voir que l’attitude de Mgr Ruch est fortement critiquée par une large partie de son clergé, puisqu’elle rompt avec la tradition de non-intervention dans les questions politiques. Des plaintes sont relayées jusqu’à Rome : en janvier 1929 alors que Walter et E. Muller se trouvent dans la ville pontificale, ainsi qu’en décembre puisque Schies et le chanoine Riehl remettent à des membres de la Curie un mémorandum qui critique les positions prises par l’évêque contre l’UPR[10]. Ils y déclarent qu’ils sont persuadés que protester d’un patriotisme ardent comme le préconise l’Evêque ne suffira pas à préserve l’Alsace de l’introduction des lois laïques : « nous sommes convaincus que la tactique que l’Evêque voudrait nous imposer nous mènerait à la défaite [...]. Nous sommes convaincus que notre peuple ne choisira que des représentants qui lui donnent pleinement satisfaction au point de vue de ses intérêts politiques. Si donc nous abandonnions à d’autres la défense de ces intérêts politiques, le peuple s’adresserait à d’autres, et c’en serait fait d’une majorité qui donnerait la première place aux intérêts religieux [...]. La défense politique et la défense religieuse sont si intimement liées, qu’on ne fera pas triompher l’une sans l’autre[11] [...]. Il est à craindre que dès maintenant les membres du clergé, les catholiques les plus fervents, ne voulant pas entrer en conflit ouvert avec la tactique politique de l’Evêque, ne se retirent complètement de la direction du parti. C’est dire que cette direction reviendrait à ceux qui seraient les moins disposés à se laisser conduire avant tout par le souci de l’intérêt religieux ».


[1] DREYFUS, op. cit. p. 154.

[2] DREYFUS, op. cit., p. 155

[3] STRUSS, op. cit., Anhang, p.44 ; le texte est en allemand, mais il est traduit dans Als.fse, 6 octobre 1929.

[4] E.K. du 21.10.1929.

[5] BAECHLER, op. cit., p. 439.

[6] 6519/50  Correspondance entre Julien Schies et Gromer. Le 15 décembre 1928, Schies fait allusion à une lettre de l’évêque qui lui interdit de poursuivre ses activités.

[7] 6519/62  Correspondance de l’abbé Joseph Zemb à Gromer. 1929-1935. En janvier, Gromer lui donne quelques conseils sur ce qu’il faut mettre en avant pour contrer l’évêque.

[8] BES du 15/11/1930.

[9] 6521/7  Blâme infligé par Mgr Ruch à l’Alsacien. 8.11.1930. Copie. Annoté rageusement par Gromer en plusieurs endroits.

[10] Cf. BAECHLER, op. cit., p. 441. « Le clergé, la population catholique d’Alsace, sont complètement désorientés par cette attitude contradictoire d’un chef ecclésiastique qui prétend ne point faire incursion dans un domaine qui lui est, de son propre avis, singulièrement étranger. Au point de vue religieux l’autorité épiscopale se trouve fortement ébranlée, la foi de nos plus fervents catholique est désemparée. Nous allons à une catastrophe. »

[11] L’abbé Gromer ne disait-il pas la même chose, presque mots pour mots, dans l’Opinion ?

Le Volksfront (7) Elections de 1929

Elections législatives partielles et municipales de 1929 voir Haguenau et Strasbourg

La mise en place effective du Volksfront s’effectue en plusieurs étapes, et l’une des plus importantes se trouve être celle des élections partielles de janvier 1929. En effet, le 8 novembre 1928, la Chambre des députés a voté la déchéance des députés Ricklin et Rossé, par 195 voix pour et 29 contre[1]. Tous les députés UPR ont voté contre la déchéance, ainsi que Weydmann[2] et une fois le résultat connu, ont quitté la salle en signe de protestation. La presse uperniste crie au scandale[3], et appelle ses lecteurs à donner « la réponse adéquate »[4]. Le 16 novembre, une grande manifestation rassemblant UPR et autonomistes est organisée à Strasbourg ; c’est le « premier signe d’un front commun des partis alsaciens »[5]. Ils présentent des candidats communs, Hauss à Colmar, et Sturmel à Altkirch. Sturmel est un des protégé de Rossé et Haegy. Employé dans l’administration des chemins de fer d’Alsace et de Lorraine, il est démis de ses fonctions pour avoir signé le Heimatbund. Journaliste à la Zukunft, à la Volksstimme et à l’E.K., il est arrêté le 24 février 1928, puis acquitté lors du procès de Colmar. Leur campagne se fait sur le thème de la protestation contre le procès de Colmar et contre la dictature en Alsace. Face à ce front commun des partis alsaciens, va se mettre en place, avec beaucoup de difficulté, un front des partis nationaux. Il oppose à Sturmel un candidat commun, l’ancien député UPR Silbermann. Cependant à Colmar, la candidature d’un ecclésiastique l’abbé Hanser ne permet pas d’entente avec les socialistes et les radicaux, qui vont présenter leur propre candidat.

A Altkirch, Sturmel est élu triomphalement dès le premier tour. A Colmar, la lutte est plus âpre : l’Elsässer Kurier et Rossé font la campagne de Hauss, qui est également soutenu par l’abbé Gromer et Michel Walter lors de plusieurs réunions électorales. L’Elsässer Bote soutient l’abbé Hanser, qui insiste dans sa campagne sur le danger qu’il y aurait à creuser le fossé entre la France et l’Alsace, en renvoyant un autonomiste, reconnu coupable lors du procès de Colmar, à la Chambre. Hauss sera pourtant élu au second tour, avec plus de 56% des suffrages exprimés.

En mai 1929, le renouvellement des Commissions départementales de l’UPR permet de constater la prépondérance de l’aile gauche avec l’entrée de nouveaux venus. Dans le Bas-Rhin, Didio et Keppi entre à la Commission, alors que Walter en est élu président lors de l’assemblée générale du 10 mars. L’abbé Gromer, présent dans la commission, fera campagne pour lui[6]. « La voie semble donc ouverte pour une collaboration sur une plus grande échelle avec les autonomistes »[7]. Les élections municipales en sont l’occasion.

Les élections municipales de 1925 avaient montré la forte implantation des radicaux et des socialistes dans les grandes villes d’Alsace, puisque Strasbourg, Mulhouse et Colmar leurs sont acquises. Il s’agit dès lors en 1929 pour l’UPR de rompre ce monopole dans un domaine essentiel pour l’école; rappelons que l’abbé Gromer soulignait que l’une des causes du Volksfront était la volonté de gagner les municipales à Strasbourg.

L’UPR propose dès le premier tour de constituer une liste unique à la proportionnelle pour le second tour, les partis étant représentés selon les résultats obtenus au premier tour. Cette proposition est rejetée par les partis adverses[8]. A Strasbourg un accord sera trouvé avec les autonomistes ; il se fait sur l’élection symbolique de Roos comme maire et sur les principaux thèmes de la campagne électorale[9]. A Colmar, une liste d’ « Entente communale » est constituée par Rossé ; elle réunit l’UPR et les autonomistes. L’APNA présente sa propre liste à Colmar, et une liste commune avec les démocrates à Mulhouse et Strasbourg. A Colmar, la liste d’ « Entente nationale » de Rossé  arrive en tête au premier tour, tandis que l’UPR et les autonomistes arrivent en quatrième et cinquième position à Strasbourg, derrière la SFIO, le Parti Communiste et l’entente républicaine (APNA et démocrates). A Mulhouse, l’UPR est en seconde position derrière la SFIO et devant l’entente républicaine. Aucun accord ne sera trouvé entre l’UPR et les communistes, et la liste socialo-radicale l’emportera largement. A Colmar, le second tour oppose  deux listes: celle de l’«Entente communale » et des communistes, et celle des socialistes, radicaux et démocrates. L’APNA se retirant, et laissant liberté de vote à ses électeurs, tout en rappelant son hostilité aux autonomistes et aux communistes. La liste de Rossé remportera pourtant un large succès, puisque tous les sièges lui seront acquis. A Strasbourg, la situation sera bien plus compliqué, mais des accords sont trouvés entre l’alliance UPR-autonomistes et les communistes, et la liste du Volksfront connaîtra un net succès en remportant vingt-deux sièges sur trente-six. Après de nouvelles tractations, le communiste Hueber sera élu maire, et Michel Walter premier adjoint.

Enfin, il convient de revenir un peu plus longuement au cas de la ville de Haguenau, fief de Gromer. Les conséquences de la scission de l’UPR y sont difficilement mesurables, étant donné que l’Unterländer, seule source susceptible de nous renseigner, passe quasiment l’évènement sous silence. Mais la section de Haguenau, comme nous l’avons démontré, apparaît comme un centre actif de l’aile gauche du parti, et il semblerait qu’elle ait peu perdu de ses membres. Les élections municipales s’ouvrent donc dans un climat serein pour l’UPR, même si la cicatrice de la dissolution ne semble pas s’être entièrement refermée, preuve en est les nombreux articles qui lui sont consacrés dans l’Unterländer[10]. De même, Keppi, dans l’édition du compte rendu des activités du conseil municipal[11], rappelle à quel point la dissolution a nuit à la ville, dans la mesure où des rénovations de voiries, des réfections d’immeubles…, n’ont pu être réalisées. Cet épisode de la vie municipal est donc loin d’être oublié, et, fort de son succès l’année précédente, l’UPR s’en sert encore comme argument électoral. Les tracts ne sont pourtant pas essentiellement consacrés à ce sujet, ils traitent également des réalisations de l’année écoulée et de certains points du programme de l’UPR (questions religieuses, scolaires…)[12].

Mais un fait inattendu vient bouleverser la tactique habituelle de lutte contre les partis de gauche : la présentation d’une nouvelle liste composée en partie de démocrates et d’anciens membres de la majorité UPR. S’agit-il de membres de l’APNA ? On pourrait le penser, mais à aucun moment le nom du nouveau parti n’est mentionné, que cela soit dans les tracts électoraux ou les articles de l‘Unterländer. Ce dernier parle d’ailleurs de « Liste de soutien des partis de gauche »[13] et affirme qu’il s’agit d’une manoeuvre de ces derniers pour obtenir la majorité au conseil municipal ; et ce, sans s’étendre sur les motivations des anciens colistiers UPR.

Il faut également noter que l’on n’assiste pas à une alliance entre l’UPR et le parti communiste, qui présente sa propre liste. De même, il n’est pas fait mention des partis autonomistes. De fait, il s’agit là de l’application strict du programme du Volksfront : là où les intérêts alsaciens ne sont pas menacés (en l’occurrence l’UPR ne semble pas devoir perdre la municipalité), il n’y a aucune utilité à se rassembler, et chaque parti peut tenter de lutter pour sa Weltanschauung.

A l’issu du premier tour, seule la liste UPR obtient des sièges (huit) C’est un relatif échec, puisque les personnalités upernistes de la ville escomptait une victoire au premier tour. La présence d’une troisième liste, celle des indépendants[14] (Mehl/ Lejal), rendait cela difficile.

Au second tour, l’UPR obtient encore treize sièges, les six restants allant aux partis de gauche. La configuration du nouveau conseil municipal reste donc quasiment identique à celle d’avant 1928, à l’exception du fait que, contrairement à 1925, aucun démocrate ne figure dans les rangs de la majorité et que la nouvelle majorité est constituée exclusivement de membres de l’aile gauche. La division de l’UPR se manifeste donc bel et bien à Haguenau, mais elle ne remet pas en cause l’ancienne donne politique : la ville était et reste un fief de l’UPR, plus encore, un fief du régionalisme.

Il est bien évident que ces élections ne se font pas sans certains remous. En effet, l’APNA dénonce la responsabilité de Michel Walter dans cette nouvelle orientation politique de Walter, l’accusa de détruire « l’UPR chrétienne et nationale »[15]. Il est certain que plus d’un auront été pris au dépourvu par la tactique de l’UPR, notamment à Strasbourg ; le comte d’Andlau, par exemple, démissionne de l’UPR de le 18 mai. L’Elsässer répliquera en justifiant l’alliance avec les communistes par le fait que « du point de vue alsacien, les communistes ont cet avantage sur les socialistes qu’ils revendiquent les droits de la Heimat tandis que les socialistes manifestent leur zèle aveugle d’assimilateurs [...]. Alors qu’au point de vue religieux, les socialistes placent la lutte contre la religion en tête de leur programme, les communistes n’ont pas dit un mot dans leurs appels électoraux contre nos droits religieux[16]». La polémique enfleura entre l’Elsässer et l’Elsässer Bote : le premier accusant l’APNA de collusion avec des anticléricaux, le second accusant l’UPR de complicité avec les communistes.

Ces élections de Strasbourg et de Colmar sont ainsi la première occasion de tester la nouvelle stratégie de l’UPR, dont les municipales de Haguenau de 1928 avait été le signe avant-coureur. Un autre champ d’application s’est également ouvert au Volksfront au conseil général du Bas-Rhin : en effet, une « communauté de travail », ardemment voulue par Gromer, se constitue et rassemble des élus de l’UPR, de la Landespartei, des progressistes et des communistes dissidents. Elle se met en place dès octobre 1928, lors du vote sur la question préalable opposée par le préfet à des vœux politiques des autonomistes et des conseillers UPR. Ce fut l’occasion pour l’Assemblée de se scinder en deux tendances, avec d’un côté le « front national », de l’autre le Volksfront, comprenant sept des seize conseillers UPR, cinq autonomistes et le communiste Hueber. Pilotée par Gromer, la « communauté de travail » s’efforce de promouvoir une politique plus active en faveur de la Heimat, en proposant des vœux concernant la langue maternelle, les écoles… Elle se renforcera lors des élections de 1931, et devient alors la tendance majoritaire dans le Conseil.

Les Conseils municipaux de Strasbourg et de Colmar, le Conseil général du Bas-Rhin deviennent ainsi les lieux privilégiés de l’expérience du Volksfront. Ses membres vont tenter de promouvoir, sous l’égide de Gromer et Walter dans le Bas-Rhin, de Rossé dans le Haut-Rhin, une politique plus active en faveur du bilinguisme et du régionalisme tout cherchant à obtenir l’amnistie des signataires du Heimatbund et des condamnés du procès de Colmar.


[1] J.O. du 8/11/1928, p. 2511 ss.

[2] Oberkirch et Pfleger n’ont pas pris part au vote

[3] Elsässer du 9/11/1928

[4] E.K. du 9/11/1928

[5] BAECHLER, op. cit. p. 430.

[6] Les autres membres sont : Brickert, Elsaesser, le curé Jérôme, Heintz, Zell, Simon, Welcker, Fix, Stoeffler, Sigrist, Schmitt.

[7] BAECHLER, op. cit. p. 431.

[8] E.K. du 13/01/1929

[9] Amnistie pour les signataires du Heimatbund et les condamnés de Colmar, autonomie administrative, rejet du projet de loi relatfi aux menées autonomistes.

[10] Unterländer n° 6 et 8 1929

[11] Tätigkeit der Vereinigung der UPR und der Unabhängigen im Haguenauer Gemeinderat, Haguenau, 1929.

[12] Unterländer, n° 98 et 101/ 1929 et voir fonds Gromer 6520 Dossier de Gromer sur les élections à Haguenau : tracts, coupures de presse, notes      personnelles… 1902-1953.

[13] Unterländer n° 102/1929

[14] Unterländer n°112/ 1929

[15] E.B. du 11/05/1929

[16] Elsässer du 13/05/1929

L’autonomisme, explication d’un phénomène récurrent

L’autonomisme est un terme que l’on emploie fréquemment, et sous lequel on a mis un peu de tout. En fait, on retrouve trois tendances distinctes, notamment en Alsace durant l’entre-deux guerres.

Le régionalisme tout d’abord, tel qu’il est revendiqué par les “catholiques nationaux”, correspond à une volonté de décentralisation avec un Conseil Régional élu ayant compétence dans des domaines très restreints tels les cultes, l’instruction, le commerce, l’industrie… Cette tendance réunis une grande partie des alsaciens durant notre période, et on a fait justice à cette position depuis…

Le Fédéralisme, pour sa part, répond à une demande d’une plus forte autonomie politique dans le cadre de la République (prérogatives législatives), ce qui équivaut à se retrouver dans une situation proche de celle du Reichsland ; c’est dans ce courant que l’abbé Gromer s’inscrit par exemple, et que s’inscrivent aujourd’hui certains mouvements en Alsace.

En dernier lieu, le séparatisme, est une tendance qui revendique une séparation complète de l’Alsace-Lorraine, qui deviendrait alors un état indépendant qui rejoindrait pour les uns les Etats-Unis d’Europe à créer, et pour les autres serait purement et simplement rattaché à l’Allemagne, qui seule a reconnu toutes les particularités de l’Alsace (contrairement à la France laïque). Cette dernière tendance n’est que le fait d’une minorité extrémiste (Ricklin, Ernst, Hauss…) et c’est la seule à être punissable par la loi[1].

Très souvent l’amalgame sera fait à tort entre les trois tendances, et le mot prendra la connotation négative qu’on lui connait. Il connaît encore un certain succès en Alsace, voire dans d’autres régions.


[1] cf par exemple le procès de Colmar etc…