Le Volksfront (3) LE Procès de Colmar

Le procès de Colmar se déroule du 1er au 24 mai 1928 dans une ambiance très tendue. Ni Gromer, ni Keppi, ne sont concernés, mais Gromer suivra de très près ce procès, et Michel Walter ira défendre Hauss et Rossé. Ce procès aura des répercussions profondes sur la situation politique en Alsace, et conduira au durcissement de l’attitude de la population envers la politique du gouvernement.

Ainsi, le 1er mai 1928, les personnes arrêtées lors des perquisitions de Noël comparaissent devant la cour d’assises de Colmar. Sur les 22 inculpés, 15 sont effectivement présents, les autres étant déclarés « en fuite ». Deux sont membres de l’UPR, Rossé et Sturmel, tous deux signataires du Heimatbund et sanctionnés à ce titre. Ils sont tous accusés « d’avoir depuis 1920, sur le territoire national et notamment dans les trois départements du Haut-Rhin, Bas-Rhin et de la Moselle, concerté et arrêté entre eux la résolution d’agir dans le but, soit de détruire ou de changer le gouvernement, soit d’exciter les citoyens ou habitants à s’armer contre l’autorité, avec cette circonstance que le complot ainsi formé […] a été suivi d’actes commis ou commencés pour en préparer l’exécution »[1]. Ainsi, l’acte d’accusation « expose que le mouvement autonome séparatiste, créé en Alsace-Lorraine dès avant l’armistice par des Allemands ou des Alsaciens germanophiles, a toujours poursuivi un but essentiellement dangereux pour l’unité nationale, en tendant ses efforts constants vers une rupture complète entre la France et les provinces recouvrées […] Il avait au cours des derniers mois réussi à récupérer une activité si intense qu’il était sur le point de faire courir un péril immédiat à la sécurité nationale… »[2].

La presse catholique reste très sceptique quant à la théorie du complot, et ne peut que constater la faiblesse du dossier de l’accusation et les erreurs commises : on ne fait, par exemple aucune distinction entre les autonomistes séparatistes (tels que Hauss, Ricklin, Ernst…) et les régionalistes ou fédéralistes.

D’autre part, l’accusation n’a pu prouver l’existence d’un complot, ni montrer les liens financiers qui se tissaient entre certains autonomistes et l’Allemagne, liens qui pourtant existaient dès la fin 1925. [3]

Dès lors, la condamnation de Ricklin, Schall, Rossé, Fashauer à un an de prison et cinq ans d’interdiction de séjour apparaît comme une véritable injustice et fait scandale, dans la mesure où rien n’a été réellement prouvé. Les conséquences sont dramatiques pour la crédibilité de l’Etat français. La presse régionaliste, à l’exemple de l’Elsässer, réagit fermement en déclarant qu’il s’agit là d’un « jugement scandaleux »[4], et que l’on a voulu faire taire des hommes qui avaient le courage de dire bien haut ce qui ne va pas. Le lendemain, le journal titre « Jour du destin » et menace d’une protestation unanime si Ricklin et Rossé, fraîchement élus députés, sont destitués. Pour l’Elsässer Kurier les conséquences de ce jugement sont une catastrophe pour la cause française en Alsace.[5] Les premiers martyrs de la cause autonomiste sont ainsi nés de ce procès, et la grande majorité des alsaciens s’indigne de leur sort. C’est dire si les milieux autonomistes sont, eux, ulcérés.

La question de l’amnistie.

La question de l’amnistie reste d’actualité pendant de longs mois, et c’est un nouveau coup porté à l’unité de l’UPR. Si Michel Walter demeure fidèle à ses engagements, et dépose à la Chambre deux propositions de résolutions pour l’amnistie des condamnés, de nombreuses voix au sein du parti vont s’élever contre cette initiative. Plusieurs discussions houleuses auront lieu entre aile droite et aile gauche du parti, mais si cette dernière commence à obtenir l’avantage, une première proposition de Gromer, qui désirait la constitution d’un front unique avec les autonomistes catholiques, est rejetée[6].

Toutefois les propositions d’amnistie ne seront pas adoptées par la Chambre, et le gouvernement ne reviendra pas sur sa décision. Michel Walter lira le 18 juin une déclaration dans laquelle les députés UPR « déclinent toute responsabilité pour les conséquences qui résulteront fatalement » du refus d’accorder l’amnistie.

Le comité directeur du parti, qui se réunit le matin du 1er juillet 1928, avant l’assemblée générale, estime que le moment est venu d’orienter la politique du parti dans un sens plus strictement régionaliste, afin de ne pas perdre le gros de ses troupes au profit des autonomistes. C’est la victoire des projets de Gromer. Cette nouvelle politique va se traduire par une participation accrue aux manifestations de protestation organisées par des personnalités autonomistes.

A Haguenau même, une manifestation de ce genre eut lieu le 28 juillet 1928 au « Crocodile », et rassembla d’après les rapports du Commissaire spécial de la police de Haguenau plus de 400 personnes[7]. Au cours de cette réunion intervinrent Keppi, Gromer, Hauss, Rossé et le communiste Liebrich sur le terme de la « situation politique actuelle en Alsace ». Gromer critique ce jour-là les procédés employés par le gouvernement français pour faire disparaître la culture alsacienne, arguant qu’en agissant comme il le fait, le gouvernement sacrifie la génération actuelle. Il en appelle à plus de sagesse et de pondération…

Au total, les différents orateurs auront abordé tous les problèmes du moment : le problème de l’assimilation, l’injustice résultant du procès de Colmar, le problème de la langue, et la nécessité d’une réforme administrative. L’Unterländer rapportera cette réunion sous le titre : Eine gewaltige Manifestation elsässischen Volkswillens[8] (Une imposante démonstration de la volonté du peuple alsacien).

Quelques jours après, une grande manifestation commune des différents partis autoproclamés « défenseurs des droits de la Heimat », donc de l’UPR, des autonomistes, et des communistes, eut lieu à Strasbourg. Elle sera qualifiée par l’Unterländer de « monumentale », le journal parlant d’union « parfaite »[9].

Ainsi, les élections de Haguenau, le procès de Colmar, cristallisèrent les mécontentements, et permirent de concrétiser l’alliance voulue de longue date par Gromer et Keppi entre l’UPR, les communistes alsaciens, et les autonomistes. Michel Walter, qui jouait le rôle de médiateur entre les deux tendances de son parti, s’est désormais rallié à la politique d’Einheitsfront, ou de Volksfront.

Mais un certain nombre de problèmes se posent quant à cette politique : en effet, comment l’UPR, parti catholique, d’une part et les communistes alsaciens ou la Fortschrittspartei d’autre part, peuvent ils s’entendre sur le plan religieux ? En réalité, les revendications religieuses sont mises de côté, ce qui conduira Mgr Ruch à condamner le mouvement. Toutefois, cette mise à l’index épiscopale n’a curieusement que peu d’influence sur les votes des catholiques. On peut penser que c’est dû au fait que quelques uns des promoteurs du Volksfront sont ecclésiastiques, tels Gromer ou Keppi, ce qui semble être une garantie suffisante pour l’électorat catholique. L’influence du « bon curé » se faisant toujours sentir dans les foyers catholiques.


[1] Procès…, op. cit. p.11

[2] FISCHBACH et OBERLE, Les loups noirs, Mulhouse 1990, p. 146 à 155

[3] BAECHLER, op. cit. p. 405 : Les fonds provenaient du ministère allemand des affaires étrangères, et la plus grande discrétion était alors de mise.

[4] Elsässer du 25.5.1928

[5] E.K. du 25.5.1928

[6] AN F7 n°13389, rapport Bauer du 19.6.1928

[7] cf Annexes

[8] Unterländern°176-177 / 1928

[9] Unterländern°178/ 1928

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